Feux et lieux, un débat

Les autorités chauxoises tenant rarement compte des envies et votes des citoyens, imposant des transformations urbanistiques, feraient-elles du révisionnisme? Une revue de détail.
N.B. Sachant que le texte ci-dessous allait susciter des réactions, la rédaction de 1000METRES.CH a sollicité l’avis de l’ancienne responsable de l’urbanisme, Mme Frédérique Steiger-Béguin. Nous la remercions d’avoir pris le temps de rédiger un texte.
Sa réplique figure en fin d’article.
Retour aux sources
En juin 2024, sortait une petite brochure de 28 pages A6, équivalant à sept pages A4, intitulée FEU & LIEU, Parcours à travers les bâtiments épargnés par l’incendie» contenant un nombre impressionnant d’inexactitudes (signalées en italique) concernant l’incendie de 1794.
Les phrases reprises mot pour mot sont mises entre crochets [].
Précisions de l’auteur
J’étais personnellement passionné par l’histoire de ma ville avant même de savoir lire et écrire.
À l’âge de cinq ans, j’analysais et décortiquais les photos et le plan se trouvant dans le livre «1944» du 150e anniversaire de l’incendie chez mon grand-père.
Mon père me racontait comment âgé de huit ans environ, dans les années 60, il se faisait de l’argent de poche en récupérant le plomb des innombrables vitraux mis dans des bennes alors qu’il était lui-même préadolescent.
En 1983, alors âgé dix ans, j’avais été choqué d’apprendre que des particuliers avaient dû se mettre ensemble pour acheter l’immeuble de la rue de l’Industrie 20 afin d’empêcher la construction d’un centre commercial dans le quartier de la Place du Bois.
Des amis de mes parents m’avaient ensuite raconté comment ils s’étaient relayés pour faire les piquets afin d’empêcher les «bulldozers» de raser l’Ancien Manège.
On m’a raconté, en 1985, comment l’ancien collège Numa-Droz de 1860 avait résisté a son dynamitage, le 3 mars 1972, alors qu’on accusait ce vénérable bâtiment d’être dangereux.

Cet épisode fait un peu penser aux alliés de la Seconde Guerre mondiale allant bombarder des lieux dont les résistants affirmaient qu’ils étaient exempts d’Allemands depuis des semaines. Il s’agissait là de ne pas contrecarrer des plans de reconstruction longuement prémédités.
231 ans après
– [A la fin du 18e siècle, le village compte près de 4400 habitants.] Page 2: En fait, il y avait 4560 habitants en 1793, 4820 h. en 1798, 4927 h. en 1800 et 5103 h. en 1801. Donc, le public devrait plutôt lire: le village compte environ 5000 habitants.
– [La plupart des maisons incendiées étaient alors très récentes.] Page 7: article suivra.
– [Trois ans après l’incendie, la population est de nouveau au niveau de 1794. Elle ne cesse dès lors de croître jusqu’au début du 20ème siècle.] Page 11: En réalité, de 1800 à 1900, il y a eu un total de treize années marquées par des baisses de population totalisant -4074 habitants, dont -1174 pour une seule année, celle de la faillite des chemins de fer en 1861. En lisant [ne cesse de croître], les gens se font une image déformée de la réalité,
– [Parmi les bâtiments qui ont survécu à l’incendie, beaucoup ont disparu au cours des 19ème et 20ème siècles. Leur vétusté, des incendies ou les modifications urbanistiques en sont la cause.] Page 12: article suivra.
– [Le bâtiment rue Neuve 11 a été construit en 1772.] Page 13: En fait, cette maison date de 1792, il s’agit certainement d’une faute de frappe ou d’un malentendu: 1772 est la date de sa petite sœur de Léopold-Robert 10, le Tribunal, ou maison Robert.
– Parcours permettant de découvrir 16 maisons antérieures à 1794. Pages 14 et 15: article suivra.
– [Les autorités profitent d’assainir le marais du creux-du-Pacot. La route pour Neuchâtel est également améliorée.] Page 17: En réalité, la route appelée jadis rue de Neuchâtel est l’actuelle rue du Grenier et elle ne fût pas améliorée. Quant à la rue de l’Hôtel-de-Ville, nommé rue de la Combe autrefois, elle ne fût pas non plus améliorée, mais créée de toute pièce juste après l’incendie, Elle est d’ailleurs intitulée «rue neuve de Neuchâtel» sur le plan d’aménagement de 1796, sentant un peu la répétition du genre «chemin neuf de château neuf».
– Éloges de la soi-disant perfection du plan Junod de 1841. Page 22: article suivra.
– [La commémoration officielle a eu lieu le 11 juin, en même temps que la remise du Prix Wakker. Ce prix, décerné par patrimoine suisse, vient reconnaître les effort fournis par la ville en terme de protection et de valorisation du patrimoine.] Page 25: article suivra.
En 1986 sortait un petit recueil d’anciennes cartes postales intitulé «La Chaux-de-Fonds à la Belle Epoque» renforçant le constat des dégâts urbanistiques moderne.
En 1991, les citadins avaient votés contre les travaux d’élargissement des trottoirs du Pod.
Cette même années, poussés par les autorités, nous décidions la construction d’Espacité, en sacrifiant la perspective qui débouchait sur la bibliothèque.

ainsi que l’exceptionnelle convivialité de la Place sans Nom. Afin que cette tour, ressemblant à rouge à lèvres géant, ne soit pas désespérément vide, personne ne voulant d’un de ses étage à 1’400 francs, les autorités de l’époque décidèrent de transférer de nombreux services publics à l’intérieur de ce «fiasco» dont le béton trop fin du pilier nord commence déjà à se désagréger.

En 1993, sortait un ouvrage intitulé «La Chaux-de-Fonds XXe siècle» confirmant les impressions du livre de 1986.
C’est dire à quel point j’étais déjà blasé par la mauvaise foi de nos braves autorité lors de la remise du Prix Wakker (p. 25) en 1994.
Concentration de querelles
Notez l’accumulation de scandales, comme la suppression des toilettes publiques; la malfaçon d’une Esplanade aux loyers trop chers; les modifications absurdes dans la «gestion» du trafic; la suppression de nombreuses horloges ainsi que de l’exactitude de celles restantes; le remplacement des armoiries sans votation; les modifications de la Place du Marché sans votation populaire; les désastreuses modifications de la Place de la Gare; la suppression de la maternité malgré un vote à 63 % de oui; la décision, sans scrutin citoyen, de transformer la patinoire pour un prix annoncé de 69 millions, alors que 3,5 millions par an pendant 30 ans font 105 millions; la volonté de diviser la ville en 8 zones de parcages, refusé le 9 juin 2024 suite à un référendum…
Feux aux poudres
Bref, cette petite brochure ne m’a fait non pas l’effet d’une goutte faisant déborder un vase, mais plutôt d’un seau faisant déborder la baignoire. Bref, cela a mis le feu aux poudres. Et ne parlons pas de l’effet «Béton magique» des années 50, 60 et 70, qui nécessiterait un livre à lui seul.
La quantité d’ouvrages et d’outils multimédia, concernant notre ville, contenant des erreurs historiques est effarante. Quel manque de sérieux, de précision et de respect pour les lecteurs et autres amateurs d’histoire. Il semblerait que les cadres des professions libérales prennent beaucoup de libertés. Que connaissent-elles réellement de la méticulosité, de la minutie de nos anciens et habiles ouvriers dont elles profitent et tirent leur gloire d’aujourd’hui?

Il est grand temps, dans cette cité horlogère, de remette les pendules à l’heure.
Articles à venir
Ainsi il sera démontré dans de prochains articles nommés «Enquête n°X» que:
– Le lieu de départ de l’incendie du 5 mai 1794 n’est pas celui des livres historiques (Enquête n°1).
– La plupart des maisons incendiées (p. 7), n’étaient pas très récentes (Enquête n°2).
– Le Creux-du-Pacot et la place de la Carmagnole ne sont pas placés aux endroits d’origine (Enquête n°3).
– Il manque au moins 7 maisons antérieures à 1794 dans le parcours aux pages 14 et 15 (Enquête n°4).
– Le plan Junod, (p. 22), n’avait rien de nouveau, sa perfection n’est qu’un mythe (Enquête n°5).
– Les modifications urbanistiques mises en dernière position (p. 12), après les soit disant vétustés et autres incendies, sont largement la cause première des maisons disparues (Enquête n°6).
– Les lieux historiques (p. 25), ont subi des destructions presque systématiques (Enquête n°7).
– Les belles bâtisses remplacées (p. 25), sont légions (Enquête n°8).
– L’origine accidentel de l’incendie n’est qu’une hypothèse arrangeante (Enquête n°9).
– Plusieurs d’ouvrages concernant la Chaux-de-Fonds contiennent quantités d’erreurs (Enquête n°10).
En fin de compte
De quel «Feu» et de quel «Lieu» parle-t-on? Essayez de rester un long moment à côté d’un endroit dans lequel se déroule de gros travaux, la place de la Carmagnole par exemple, et écoutez les remarques des passants. Les citadins en ont ras-le-bol de cette «pollution» financé par leurs impôt et imposer par des sortes de «dictateurs» autoproclamés écologistes qui osent pousser l’hypocrisie jusqu’à feindre la surprise en constatant que «leurres» citoyens ont de moins en moins envie d’aller voter.
Une partie de la population commence à bouillir (Feu) de l’intérieur (Lieu) et le fait de l’ignorer et de ne jamais en parler n’est ni preuve d’intelligence ni de bienveillance ni un exemple de démocratie.
* * *

Quelques remarques sur Feux et Lieux
En préambule, je tiens à préciser que si j’aime bien 1000METRES.CH, c’est parce que cette publication donne une image positive de la ville et de celles et ceux qui créent et travaillent dans l’esprit particulier de cette population ouverte et multiple. Et je suis moi aussi passionnée depuis
des décennies par l’histoire de la ville.
C’est pourquoi je n’ai pas aimé le ton amer et vindicatif de l’article que vous m’avez proposé de relire.
Ensuite il me faut préciser que la petite brochure de juin 2024 est en réalité l’actualisation par Sylvie Pipoz d’une autre brochure de 1994, éditée par l’ECAP pour le 200e anniversaire de l’incendie de 1794.
De la brochure initiale ne subsistent en 2024 que les petits textes de chaque maison (il y en avait 23 en 1994), certaines ayant été écartées car jugées trop excentrées pour les promeneurs contemporains.
Genèse de la première brochure
L’origine de la brochure de 1994 est la suivante:
En 1993, responsable du Service d’urbanisme et fervente lectrice des ouvrages parus en 1894 et en 1944 pour le 100e et le 150e anniversaire de l’incendie, j’ai demandé au Conseil communal ce qu’il comptait faire pour le 200e anniversaire dudit incendie et la réponse fut: rien.
Cette réponse ne me satisfaisant pas, j’ai proposé de réaliser (sur mon temps libre) une petite recherche d’archives sur les bâtiments antérieurs à l’incendie et toujours existants, que j’avais repérés depuis longtemps.
Techniquement, la façon de procéder la plus facile était alors de consulter le dossier ECAP de chaque bâtiment. En partant du numéro de dossier le plus récent, on pouvait, pour chaque changement de propriétaire, trouver le nom du notaire ayant procédé à la vente, ce qui permettait sans trop de difficulté de remonter jusqu’en 1810, date de la création de la première assurance incendie.
Ensuite, munie du nom du dernier notaire ayant officié à cette date, il était possible de remonter de vente en vente et de notaire en notaire aux archives cantonales où les registres notariaux sont conservés. (N.B.: ce travail ne serait plus possible aujourd’hui, l’ECAP ayant changé sa manière d’archiver les dossiers).
L’ECAP finance le parcours urbain
Ma fréquentation de leurs archives ayant intéressé à l’ECAP, ils ont saisi l’occasion de se faire de la publicité en m’aidant à financer la mise sur pied d’un parcours urbain marqué par des plaques sur les immeubles et par la publication d’une petite brochure.
Ce voyant, le Conseil communal m’a octroyé un petit crédit pour mandater Lucien Bringolf du bureau Adéquat pour la mise en forme graphique.
Nous avons pu ainsi proposer ce parcours en mémoire de l’incendie et avec ma collaboratrice Anne-Véronique Robert, animatrice de la compagnie La Théâtrale, nous avons écrit un petit spectacle déambulatoire racontant les péripétie de l’Incendie de 1794 sur les lieux eux-mêmes.
C’est comme ça que le 200e anniversaire fut célébré modestement et malgré tout, même si le Conseil communal avait préféré jumeler cette commémoration avec la remise du prix Wakker à la ville le 11 juin 1994 et non à celle de l’Incendie (voir un article dans l’Impartial du 13.06.1994).
Du rôle des approximations
Dans le détail, votre collaborateur “pinaille” beaucoup sur des détails et il relève des inexactitudes qui sont surtout des approximations dues au format limité de la brochure. Le plan de reconstruction de 1794 a modifié l’emplacement des anciennes maisons et effectivement le Creux du Pacot par exemple n’est pas exactement figuré à la même place. Quand votre auteur semble contester le fait que les maisons incendiées étaient récentes, je ne sais pas sur quoi il s’appuie. Personnellement, lors de mes recherches, j’avais été frappée de constater que ces maisons avaient été pour la plupart construites moins de 50 ans auparavant.
Quand on construit une maison et qu’elle brûle après quelques décennies seulement, on doit avoir l’impression de perdre une maison récente, non?
Origine du feu attestée
Quant à l’origine de l’Incendie, elle est documentée par les procès-verbaux des assemblées de commune des 4 et 11 mai 1794, tels qu’on peut les lire dans La Chaux-de-Fonds, son passé et son présent, publié à l’occasion du centième anniversaire de l’Incendie du 5 mai 1794 (p. 25 et
suivantes).
Et j’ai vérifié, c’est exactement le texte des archives de l’époque (c’est tellement rocambolesque que ça mériterait une BD, les enfants adorent cette histoire).
Concernant l’évolution de la population, dans les Documents nouveaux publiés à l’occasion du 150me anniversaire de l’incendie du 5 mai 1794, Editions ADC sous les auspices du Conseil communal, 1944, il est indiqué que la population était en 1794 de 4’392 habitants et effectivement cette population n’a cessé de croître jusqu’au début du XXe siècle, puisqu’en 1900 la ville comptait 35’971 habitants selon la source citée.
Que les crises et les guerres aient fait fluctuer la population, c’est vrai, mais ce n’est pas tromper les gens que de dire que la ville a connu une croissance considérable et constante au XIXe siècle!
Pour les remarques suivantes de l’article, je ne ferai pas de commentaires puisqu’elles concernent le texte de Sylvie Pipoz.
Quant à la biographie de l’auteur, dont il tire ses critiques des autorités, il semble confondre son histoire familiale avec les faits historiques.
Concernant l’histoire (cocasse) de la pénible destruction du Collège primaire (et non ancien collège Numa-Droz), je vais commettre la même confusion que lui en racontant comment, jeune élève du Progymnase vers 1960 dans une classe située dans ce vénérable collège, il nous était interdit de danser lors de la fête de Noël car les planchers tremblaient de façon inquiétante…
Terrain d’entente
Là où votre collaborateur a raison, c’est quand il critique l’insensibilité au patrimoine des années 1970. A cette époque, il était commun de considérer que La Chaux-de-Fonds était si laide qu’on ne pouvait pas l’enlaidir plus. Ce sont des citoyens comme Marc Emery et Michel Von Wyss qui ont su mobiliser des gens et convaincre les autorités que notre patrimoine du XIXe siècle avait de la valeur.
Et il faut porter au crédit d’Alain Bringolf de les avoir écoutés et d’avoir agi pour préserver ce patrimoine. Pour avoir travaillé au Service d’Urbanisme dès 1988, je peux garantir que la population fut dure à convaincre!
Dernière precision
Encore une chose, en 2004 (et non en 1991), la population n’a pas refusé l’élargissement des trottoirs du Pod, elle a refusé la modification du plan de circulation. A l’époque, les gens m’interpelaient pour me dire que s’ils voulaient des zones piétonnes, il leur suffisait de descendre à Neuchâtel, mais qu’ils n’en voulaient pas chez eux.
Et je ne sais pas ce que votre auteur reproche au livre La Chaux-de-Fonds XXe siècle, censé prouver la mauvaise fois des autorités.
Pour conclure, je dirais que votre collaborateur prend son ressenti pour la vérité, qu’il mélange un peu tout, méconnait les processus décisionnels et électoraux, prend beaucoup de liberté avec les faits historiques et laisse libre cours à ses aigreurs.
Finalement, je doute qu’il aime vraiment La Chaux-de-Fonds.
Frédérique Steiger
Ecouter Frédérique Steiger parler du patrimoine chauxois avec précision et conviction
(La Belle échappée, 5.5.2024):





