Arrière-automne. Les premières neiges sont tombées sur l’orange des mélèzes. Les alpages se sont vidés, les bêtes redescendues aux mayens puis au village. Elles ne forment plus ces taches foncées typiques des grands troupeaux de l’été.
Les hommes aussi sont partis, le maître fromager au village, les bergers chez eux en Roumanie. Même les marmottes ont pris leur quartier d’hiver dans le creux de la terre.
La montagne a retrouvé son calme.

Seul le vieux Zacharie arpente encore les hautes vallées. L’ombre de sa gabardine, son grand chapeau et son bâton dessinent le sol en silhouette. De son pas lent il gravit le sentier, rejoint les premières taches de neige, puis s’arrête.
Il hume l’air, écoute ce silence habité. Sans hâte il contemple les hauteurs de pierre et de lichens.
Des choucas arrivent d’on ne sait où. Leurs cris dans le froid résonnent contre les parois. Leurs ombres créent une danse en noir et blanc.
Vers midi, la lumière devient blanche, éblouissante.
Au loin, une silhouette se dessine à peine discernable. Peu à peu elle s’approche Longue Dame Blanche aux voiles évanescents. Fasciné, le vieux la regarde, elle semble flotter vers lui.
Zacharie s’arrête, cligne des yeux, met sa main en visière … il cherche à mieux voir mais le soleil l’en empêche.
Pourtant Elle est là. Il la sent, la ressent par sa peau, dans son corps dans ses os; il palpe sa présence, goûte son souffle sur son visage. Tout autour de lui comme un tourbillon, des mains, des bras, des ailes qui l’enlacent, l’enserrent, le bousculent.
Alors il tourne encore et encore, valse vertigineuse, renversante. Tête étourdie, corps peu à peu engourdi …
Il tombe à genoux, puis couché.
Il peine à respirer.
“Elle” l’embrasse intensément.
Au creux de son être, nulle peur … Elle est là. Elle est lui.
Ce soir-là au village, on s’inquiète de son absence. L’automne finissant, la nuit est tombée tôt. Zacharie devrait être revenu. On s’interroge. Mais où est-il donc passé? Il aura traversé le col, regagné l’Italie? Ou pris par la nuit, ce sera réfugier dans un abri de berger tout là-haut ? Mais lui qui connaît si bien la montagne, comment a-elle pu le surprendre?
Au matin, il n’est toujours pas là. Alors on organise une battue. Un groupe de jeunes hommes et femmes escaladent le sentier, rejoignent les grandes parois rocheuses.
L’écho renvoie: “Zacharie? Où es-tu? Reviens! “
… silence profond, archaïque, sans fin … un silence de neige et de pierres.
***
Ce sont les chiens qui trouvèrent Zacharie endormi pour toujours.
Il s’était enroulé sur lui-même dans le creux d’un rocher doux comme un berceau aux voiles de neige étincelante.
Un sourire heureux dans les yeux.
Nul ne sut jamais pourquoi.
Florence Galland, La Chaux-de-Fonds, mai 2025






