Le grand incendie de 1794 a détruit 52 maisons. Et ensuite, combien d’autres bâtiments ont-ils étés démolis consécutivement aux plans d’alignements approuvés par les autorités de jadis?
Répondre à cette question de manière absolue serait le résultat d’une tâche bien ardue. La difficulté étant le fait que les alentours sont systématiquement exempts de l’agglomération quels que soient les plans du XIXe siècle étudiés.
C’est pourquoi cet article ne propose qu’une estimation du nombre de destructions, mais une estimation tout de même relativement précise. Pour ce faire, nous suivrons l’évolution de la réalité du terrain grâce aux plans de ville de 1794, 1841, 1869, 1898, 1908 et 1982.
Avertissement: Ces chiffres ne tiennent pas compte des remplacements de bâtiments situés à l’intérieur des alignements, ce décompte fera partie de l’enquête n°8 sur les démolitions mercantiles de maisons aux architectures atypiques.
La totalité des suppressions d’édifices répertoriées dans cette article sont dues à des routes. La majeure partie de ces chaussées sont des conséquences des alignements, mais pas systématiquement.
Des résolutions de courtes durées
Comme nous l’avons vu dans l’enquête n°5, les autorités de jadis ont sanctionné le plan d’alignement de Charles-Henri Junod en 1841 et introduit l’impôt local en 1854. Durant ce même laps de temps, la population est passée de 10’122 à 14’567, soit une augmentation de 44% en 14 ans malgré la baisse de 409 habitants en 1848 du fait de la révolution neuchâteloise.
Cette nouvelle manne, que représente ce nouvel impôt, a apparemment rapidement transformée les dirigeants en «nouveaux riches».
De 1856 à 1859, ces derniers chargent Charles Knab de réaliser de nouveaux plans d’alignements organisés en quatre sections autour de la Place de l’Hôtel-de-Ville.
Les observations et les constats engendrés par ces quatre documents sont trop nombreux pour être tous répertoriés dans cette article, résumons:
- Ils montrent que 14 des 30 alignements de jardins prévus par le Plan Junod ont été supprimés.
- Que 8 d’entre eux ont été remplacés par des constructions dont les blocs se trouvent désormais trop proches les uns des autres (éclairage, incendie, directives de 1794 à 1834) à cause de ruelles trop étroites dont la fonction d’origine était de séparer des blocs et des jardins.
- À l’inverse, toutes les rues transversales ont été élargies. Certaines longitudinales aussi, faisant désormais déborder des immeubles étant considérés comme conformes une quinzaine d’années auparavant. C’est le cas de l’actuelle rue du Progrès, anciennement rue de la Grognerie. Elle devait soudainement devenir un boulevard en 1858 malgré que Monsieur Junod avait justement prit cette endroit précis comme référence à ses alignements de 1841.
- Quatorze bâtiments n’existant pas en 1841 se retrouvent déjà en situation d’être démolis du fait de se trouver dans des endroits inadéquats. Ceci malgré l’obligation, du 7 juillet 1795, de transmettre chaque nouveau plan de construction aux responsables de la commune. Ce chiffre est juste incroyable: une maison par an construite là où ce n’est guère admissible.
- Plus effarant encore, le nombre de constructions accusées de débordement par ces quatre nouveaux plans d’alignements. Êtes-vous bien assis? Ce total atteint 149, sans compter quatre autres édifices déjà détruits et remplacés.
- Certaines nouvelles largeurs de routes font déborder les bâtiments des deux côtés des rues?!? Cette manière de voir les choses semble dépourvue de tout bon sens. Pourquoi ne pas définir un seul côté à modifier et laisser l’autre tranquille?

Autrement dit: dés que l’impôt local est introduit, presque immédiatement le gaspillage s’en suit. Mettre autant d’édifice sur liste rouge est un délire lorsque l’on tient compte de la pénurie de logements et des difficultés de constructions liées à cette époque.
Certains diront que la réalité qui s’en suivi n’a heureusement pas été conforme à la stricte théorie définie à ce moment là, mais c’est l’intention qui compte, n’est-ce pas?
D’autres diront donc que cet article est un procès d’intention, mais ils se trompent puisqu’aucune peine rétroactive ne sera bien sûr jamais infligée aux protagonistes responsables de cette époque.
Le cas de Parc 1
On entend dire que le magnifique arrondi de la maison sise à la rue du Parc 1 aurait été conçu afin que les chars puissent tourner plus facilement lorsqu’ils se déplaçaient entre les deux Places du Marché de l’époque qu’étaient la Place Neuve et la Place de l’Ouest.

C’est peut-être vrai, mais c’est peut-être aussi et surtout afin que les chars puissent mieux se croiser grâce à une rue du Stand plus large. Les lignes rouges, sur les deux photos, représentent les prolongements des murs de la maison et la marque mauve serait le trottoir en découlant. Nous pouvons remercier Monsieur de Reynier de l’avoir fait reconstruire à l’identique suite à l’incendie du 19 février 2011, car il n’était pas tenu de le faire.
Le cas d’Alexis-Marie Piaget 1
On se répète, mais comme plein d’autres, la rue Alexis-Marie Piaget, postérieure à la maison sommairement étudiée ici, aurait pu être tracée légèrement plus loin.


Heureusement, la ferme du XVIIe siècle ayant hébergée Monsieur Piaget (actuel Orologio) n’a été que rabotée au nord et non entièrement rasée.
Le plan de 1794
Il ne date pas de la fin du XIIXe siècle. C’est une reconstitution plus tardive comportant des erreurs et imperfections. Lorsqu’on le compare à des œuvres de cette époque, on constate par exemple qu’il manque quelques bâtiments. Par contre tous les édifices présent sur ce plan ont bel et bien existé.

La partie en jaune représente la partie incendiée achevée une dizaine d’années plus tard et n’ayant pas précisément cette aspect. Ce qui existe encore de nos jours est en vert. Les constructions sacrifiées du fait de trop déborder sur de futurs routes sont en violets et sont au nombre de 34.
Le plan Junod de 1841
Les bâtiments déjà répertoriés sur le plan précédent sont cette fois-ci en bleu, les nouveaux sont en violet, ils sont au nombre de 27. On pourrait croire qu’ils ne sont que 22 parce que 5 d’entre eux sont mitoyens.

On peut se demander si le fait de choisir une orientation d’alignement différente des fermes préexistantes n’était pas un prétexte prémédité permettant de remplacer du vieux par du neuf, ou du rural par du citadin.
En parlant de prétexte, nous pouvons nous intéresser au cas du hameau du Versoix d’abord prit en tenaille par les nouveaux quartiers du Premier Mars et de l’Industrie pour ensuite être accusé de se situer trop près d’une route que l’on aurait pu aisément faire passer un peu plus à l’est.



Cette ville de 1841, encore royaliste jusqu’en 1848, voulait-elle, inconsciemment ou non, malmener un quartier bâti par des républicains genevois?
Décompte final et partiel
À partir du plan de 1869, les cas à répertorier deviennent moins nombreux.




Les constructions apparaissant sur ces quatre derniers schémas et ayant étés démolies sont donc au nombre de dix sur le plan de 1869, plus dix sur celui de 1898, plus trois sur celui de 1908 et encore six sur celui de 1982, sacrifiées récemment pour la H18 de contournement, soit un total de 29.
Total
En additionnant les 34 du plan de 1794 avec les 27 du plan de 1841 et les 29 dernières, nous obtenons un total de 90 constructions détruites. Les causes principales de ces disparitions sont le caractère obtus des alignements, le manque de visions à long terme et les changements de programmes.


Les maisons répertoriées ici sont de tailles variées, allant de très petites à très grandes en passant par tous les genres.

En fait, pour être plus précis, nous devrions plutôt parler en volume, à l’image de la marine s’exprimant en tonnage. Or pour cela, nous devrions connaître toutes les dimensions des 90 bâtiments comptabilisés dans cet article, ce qui paraît être impossible.

Nous devrions également faire une estimation des coûts que ces constructions et destructions ont engendrés à différente époques, mais un tel travail serait titanesque.



On constate néanmoins que le prix payé pour la réalisation de l’idée fixe «Y faut que ça circule!» a été importante. De nos jour, nos dirigeants ont fait une spectaculaire volte-face en endettant durablement leur ville afin de saboter ces mêmes voies si chèrement acquises par le passé, et cela avec le plus grand mépris pour ce qu’ils osent encore nommer «démocratie».
Peut-être s’agit-il de laisser sa marque, comme les quadrupèdes marquant ce qu’ils estiment être leur «propre» territoire?
Deux poids, deux mesures
Lors de sa conférence sur Espacité du 17 novembre 2025 à l’Aula du lycée Blaise Cendrars, l’ancien architecte communal, Denis Clerc, était fier de souligner que ce projet, qui s’est déroulé de 1987 à 1994, n’avait pas fait concurrence à la Place du Marché. Mais ce char latent (Ben Hur) maîtrisant son charabia a omis, bien entendu, de préciser qu’à la même période la nouvelle grande Migros recevait l’autorisation de s’approprier une partie de la rue Jaquet-Droz afin d’en faire ce qui s’apparente étrangement à un marché couvert. Encore merci, cher Monsieur, pour votre bienveillance envers les commerçants de la Place du Marché, vous avez été une sorte de chevalier servant.
Il a également déclaré être très satisfais d’avoir pu courageusement, lui et ses potes politiciens, entrepreneurs, financiers et journalistes, battrent en votations trois petites étudiantes de 18 ans voulant faire une place verte à cet endroit. Sacré briscard, on l’a échappée belle.
En parlant de la MMM (c’est ce qu’on dit pour porter bonheur avant un examen), celle-ci a le droit de déborder sur la rue Daniel-Jeanrichard.
Qu’est-ce cons ne feraient pas pour cette grande surface: créer une zone piétonne avec une partie de la rue Daniel-Jeanrichard; détruire les numéros 23, 25, 27, 29 et 31 de la rue précité, plus les numéros 45, 46, 47, 48, 49, 50, 52, 53 et 54 de la rue Jaquet-Droz; changer la circulation des rues du Midi, de l’Ouest (actuelle Modulor), du Roulage et du Balancier, à cause du parking.
Mais c’est de bonne guerre puisque une nouvelle ligne de bus, Eplatures, avait déjà créée de toute pièce pour le centre Jumbo juste après sa construction dans les années 70.
En fin de compte
La brochure «FEU & LIEU», distribuée par la ville, ayant déclenchée les dix enquêtes en cours (voir FEUX & LIEUX) mentionne à la page 12: Parmi les bâtiments qui ont survécu à l’incendie, beaucoup ont disparu au cours des XIXe et XXe siècles. Leur vétusté, des incendies ou les modifications urbanistiques en sont la cause.
En réalité, les modifications urbanistiques devraient être en tête de liste avec 52 bâtiments en violet datant d’avant 1794.
Étant minoritaires, les incendies, sous-entendu «la fatalité», devraient être en dernière position. Cela a concerné la Fleur de Lys ou le Guillaume Tell, par exemple.
D’après les dictionnaires, un des synonyme de «vétusté» est «délabré», ce qui n’est ni plus ni moins qu’un joli travestissement de la réalité. Le poli tic ment correctement.
Mais le plus intéressant est sans doute ce qui absent du texte de la page 12. En effet, rien ne mentionne la notion d’avidité. Cela s’appelle un mensonge par omission. Il est des choses, comme les besoins naturelles par exemple, qui se font mais ne se disent pas, le cacapipitalisme, la cucupidité et le tout-à-l’égo en font apparemment partie (l’enquête n°8 y sera consacré). Le mercantilisme est pourtant la deuxième cause de destruction des bâtiments datant d’avant le grand incendie, ils sont au nombre de 29, en plus des violets, rien que sur le plan de 1794.
Les casernes d’ouvriers que l’on nomme «maisons» ont des dimensions restreintes prédéfinies (l’enquête n°10 y sera consacré). Le capitalisme, par contre, a le droit de déborder et de s’étaler, comme les centres commerciaux, les entrepôts, les villas des riches patrons, leurs usines, leurs lieux d’endoctrinement que l’on nomme «écoles» et ceux de formatage que l’on nomme «formations».
Le nouveau centre moderne, rebâti orthogonalement, s’est sournoisement répandu sur tout le reste du village pourtant épargné par la catastrophe, comme une sorte de gangrène. La nouvelle société marchande doit désormais mangé la concurrence ou être mangé par elle. Devenir toujours plus gros afin de ne pas être absorbé par plus gros que soi. Le capitalisme est du cannibalisme, ce qui n’a pas été consumé sera consommé.
«L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor».
Guy Debord: La société du spectacle.











