Notre ville, telles les cités US, a une courte histoire et elle fait bien des efforts afin de la raccourcir. Exit la ferme natale de Léopold Robert et d’autres fermes horlogères.
Quand le primate devient-il homme? Depuis qu’il est bipède? Ou depuis qu’il fabrique des outils? Ou qu’il «maîtrise» le feu? Qu’il enterre ses morts, qu’il utilise le langage articulé, qu’il est sédentaire, qu’il écrit, porte une cravate, se stérilise, se repose sur des algorithmes soit disant intelligents?
De la même manière, depuis quand la Chaux-de-Fonds existe-t-elle? Depuis qu’elle est une ville? Depuis qu’elle est «célèbre» pour son horlogerie? Depuis qu’elle est ressurgie de ses cendres? Qu’elle a sa propre Mairie en 1656, sa propre chapelle en 1528? Que le seigneur de Valangin, Jean II d’Aarberg, a favorisé la colonisation de cet endroit en 1358?
À cette époque, une agglomération dépourvue de lieu de culte et de moulin n’était pas un village mais juste un lieu-dit.
Où sont passé les fermes des deux premiers siècles? Où étaient-elles? Peut-être ne le saurons-nous jamais. Afin de mieux pouvoir se répandre, notre ville en a démolie plus d’une quarantaine, et non des moindres, ceci sans compter la petite dizaine anéantie par l’incendie de 1794.
Vous vous dites peut-être que ces déprédations appartiennent au passé, que nous sommes devenus plus consciencieux, surtout depuis notre adhésion à l’UNESCO. Cela n’est malheureusement pas le cas.
Un petit hommage
Les individus ayant contribué à la préservation de notre patrimoine ou aux recherches et analyses historiques sont heureusement trop nombreux pour être tous cités ici. Concernant les ouvrages édités nous pouvons tout de même mentionner: Karim Boukhris, Fernando Soria, Hughes Wülser, Jean-Daniel Jeanneret, Caroline Calame, François Zosso, André Tissot, Jules Baillods, Arnold Bolle, Édouard Roulet, Raoul Cop, Jean-Marie Nussbaum et Charles Thomann.

Le livre de Charles Thomann de 1965, «L’histoire de la Chaux-de-Fonds inscrite dans ses rues» contient environ 240 objets étudiés et expliqués. Plus de la moitié des anecdotes qui vont suivre dans cet article proviennent de ce seul ouvrage, le volume de Raoul Cop «Histoire de la Chaux-de-Fonds», de 2006, arrive en deuxième position.
Feu les fermes
Aucun Couvent n’exista jamais dans cette ville. La ferme dénommée ainsi le fut grâce à son style architectural: cuisine soutenue par des piliers; grande cheminée burgonde; couloirs voûtés; escalier tournant; fenêtre gothique. Cette ferme fortifiée était considérée comme étant la plus ancienne du district. Elle a été presque entièrement démolie et remplacée par une maison insipide au milieu du siècle dernier. Elle avait donnée son nom au bois abritant la piste Vita et était sise au numéro 28 du Chemin du Couvent.

Le peintre Léopold Robert est né le 13 mai 1794, huit jours après le grand incendie. À 16 ans il partit apprendre la gravure à Paris. Il se suicida à Venise en 1835 à cause d’un amour impossible avec Charlotte Bonaparte, fille du roi Joseph.
Après s’être nommée «Route du Locle» et «Rue du Locle», la «Grand-Rue» fut rebaptisée «Rue Léopold-Robert» le 8 août 1862.

Malgré le fait que les jardins de la maison natale du célèbre peintre, datant d’avant 1724, était situé sur la rue portant son nom, cette ferme agrandie fut quand même démolie en 1919 par la faute du jusqu’auboutisme d’un concept d’alignements officiellement abolis en 1901.

Au départ, «la Demoiselle» était le portrait d’une bourgeoise peinte sur un volet de 78 cm x 46 cm. Une étude vestimentaire situe la composition de cette œuvre entre 1814 et 1830, soit la mode de la période de la restauration.

Cette œuvre a rapidement donné son nom à la ferme arborant cette effigie ainsi qu’à l’ancienne rue Numa-Droz. En effet la rue de la Demoiselle est déjà mentionnée sur le plan de 1830 (voir enquête n°5). En 1900, la ferme fut remplacée par un immeuble plus moderne et la rue, la plus longue de la ville, rebaptisée du nom de notre ancien président (misogyne?) de la Confédération.

La Société de tir des Armes-Réunies groupant des républicains a été fondée en 1820. À cette époque elle utilisait un stand au Cornes-Morel.
Tireurs: d’une ferme au Bois du P’tit
À partir de 1835 elle prit ses quartiers dans la ferme de la photo, située à l’actuel numéro 80 de l’Avenue Léopold-Robert. En 1886, elle acheta le domaine du Petit-Château. Puis, en 1930, elle s’installa à sa place actuelle, à la Bonne-Fontaine.

Le franc-maçon Pierre Jaquet-Droz, père des célèbres automates, naquît le 28 juillet 1721 dans un domaine familial, duquel sortait un petit jet d’eau, nommé «Sur-le-Pont» constitué des deux fermes devenues rue des Terreaux 91 et 93. L’actuelle rue du Pont était un chemin reliant le Grand Temple au domaine des Jaquet-Droz en passant sur un pont qui enjambait la source, appelée le bied, située sur l’actuelle rue du Collège.
La Ronde n’était que la forme du bassin, situé rue de la Ronde 33, d’où émergeait le Bied bien avant la construction des six pompes (et non fontaine), en 1847, qui n’est pas ronde mais octogonale.
Avec ses inventions, Pierre Jaquet-Droz émerveilla les cours de Londres, de Paris et d’Espagne, où il faillit être brûlé comme sorcier. Ses fermes furent remplacées au milieu du siècle passé par des gogoals faisant joujou avec des baballes.

La vieille ferme du Jet-d’Eau appartenait aussi à la famille Jaquet-Droz et, comme son nom l’indique, possédait aussi un jet d’eau. C’est là que le célèbre inventeur construisait ces automates dans son atelier. Une propriété jouissant d’une source était un sacré luxe, cette famille était vernie. Les tailles et les situations de ce domaine et de celui mentionné plus haut suggèrent qu’ils faisaient peut-être partie des défricheurs pionniers . Cette ferme était située à l’emplacement de l’actuel Conservatoire, Avenue Léopold-Robert 34. Elle fut remplacée par l’Hôtel des Postes construit en 1878.

Le Café Montagnard, au Passage Léopold-Robert 8, avait échappé à l’incendie de 1794 de quelques mètres. Il était l’antre des révolutionnaires de 1848. Il fut remplacé par un bureau de Poste en 1911.

La ferme derrière les gens dansant et chantant la Carmagnole en plantant l’arbre de la liberté en 1792 a été immortalisée sur une gravure d’Alexandre Girardet (voir l’enquête n°3). Elle était située à l’emplacement de l’Avenue Léopold-Robert 11 et fut remplacée par l’Hôtel des Postes en 1849.
La Poste aime les fermes, avec du sel et bien cuites. Elle a également remplacée celle de la rue de la Charrière 24 en 1906 (voir enquête n°6).

Les Loclois sont fiers de leur Bourdonnière de 1587, mais se souviennent-ils de leur Maison du Diable du XIIe siècle démolie en 1912 pour cause de rectification de route. Allez donc voir l’allure de cette route grotesque, à la Molière, et constatez comment certaines justifications officielles peuvent insulter l’intelligence et la sensibilité.
Le massacre de la rue du Grenier
Louis-Joseph Chevrolet, créateur d’automobiles, est né à la rue du Grenier 22a en 1878.
La maison du numéro 27, datant de 1792, appartenait à la famille Ducommun-dit-Verron. Les trois frères, Jonas-Pierre, Abram-Louis et Charles, faisaient partie des maîtres et marchands horlogers-penduliers les plus connus de la ville. L’artiste Madeleine Woog y peignit ses œuvres. Lucien Schwob, Charles Humbert et Georges-Frédéric Roskopf y vécurent également.
Les architectures atypiques des immeubles de la rue du Grenier 20, 22 et 24 et de Léopold-Robert 18, atelier de Monsieur Roskopf, seront montrées dans l’enquête n°8. Toutes ces perles visuelles ont été remplacées par des cages à lapins dans les années 50, 60 et 70.
La référence part, le nom reste
Le Stand de tir de la rue du Stand était le plus ancien de la ville. Il comportait plusieurs bâtiments, situés au début de la rue de la Paix, qui furent construit vers l’an 1700. Il dût cesser son activité en 1845, du fait de l’expansion urbanistique en direction de ses cibles, et fut détruit entre 1893 et 1898. Il était utilisé par la société royaliste baptisé «Compagnie du Tir à la Fleur» fondée en 1610, rebaptisée un peu plus tard «Compagnie des Mousquetaires du Prix du Roi», puis dissoute en 1858.

L’Arsenal, construit en 1847, était sous la responsabilité de Fritz Courvoisier, major cantonal des carabiniers. Vers 1900, il servit d’entrepôt pour les pompes à incendies avant d’être détruit au milieu du siècle dernier. Il était situé sur le parking entre les rues du Sapin et de l’Arsenal, mais son adresse officielle était Jaquet-Droz 10b.

La Serre ayant donnée son nom à la rue, était située aux actuels numéros 17 et 19. Elle avait été construite au début du XIXe siècle et était la propriété de Charles-Frédéric Mairet, le père de Sophie.

Elle fut d’abord raccourcie à l’emplacement du numéro 17 vers 1860, puis entièrement démolie au alentours de 1930.
Les bâtiments scolaires
Le premier collège industriel, dit par la suite primaire, de l’actuelle rue Numa-Droz fut construit en 1860, soit un an après que l’enseignement soit devenu gratuit.

Le collège de l’Abeille et l’école d’horlogerie furent tous deux construit en 1885.

Le collège de Bonne-Fontaine exista un siècle exactement. Il fut construit en 1884 aux Éplatures et démoli en 1984 à la Chaux-de-Fonds. Il avait été abandonné en 1964.
Le collège de l’Abeille et le collège primaire furent remplacés par du béton au début des années 70. Ce dernier avait fallacieusement été qualifié de dangereux, mais résista à son dynamitage en 1972. L’école d’horlogerie, victime de son succès, dût être remplacée en 1953 lors de son deuxième agrandissement.
Nos autorités des rails
La deuxième Gare avait été mise en service en 1878 afin de remplacer la première, construite en bois, brûlée l’année d’avant. À peine un quart de siècle plus tard, en 1903, elle est transformée en office des douanes. Elle sera remplacée par une horrible tour en 1974. La Gare actuelle, la troisième, construite de 1900 à 1903 dût être transformée plusieurs fois parce que: trop spacieuse. Les abattoirs, construit en 1906, étaient eux aussi deux fois trop grand. On appelle cela «la folie des grandeurs».
Plusieurs grèves d’ouvriers de la construction eurent lieu à cette même période Étonnant non?

Les arbres du square de la Gare avaient été déplacés là pour permettre la construction, en 1876, du bâtiment abritant l’actuelle bibliothèque. Ils furent déplacés une seconde fois au Parc des Crétets au début du XXe siècle pour laisser la place au troisième Hôtel des Postes de 1910. Ils ne survécurent pas à leur troisième déplacement, lors de la tempête de 2023, ils devaient en avoir «raz-le-bollard».
Les deux ponts de trains enjambant la rue de l’Hôtel-de-ville au bout de cette dernière ont été remplacés récemment.

Ces voûtes rarissimes représentaient une méthode et une période bien spécifiques. Elles auraient dues être protégées afin de pouvoir être admirées par les générations futures. Ces stupides constructions en béton doivent être révisées tous les 50 ans, c’est bien, ça crée de l’emploi.
Quelques derniers exemples
Le Chandelier d’Amour était située au sud de l’actuelle Avenue Léopold-Robert 32, sur la voie allant en direction du Locle. Son nom viendrait du fait qu’une femme aux mœurs légères mettait un chandelier à sa fenêtre afin de signaler sa disponibilité à ses amants, un peu comme la dame aux camélias.

La première Synagogue digne de ce nom a été construite en 1862 à la rue de la Serre 35a. Avant cela, depuis 1843, la communauté israélite devait se contenter d’un appartement de la rue Jaquet-Droz; à partir de 1849, les cérémonies furent célébrées rue de la Sombaille 15, chez Moïse Woog. Après la construction de l’actuelle Synagogue, en 1896, l’ancienne fut récupérée par le Cercle Ouvrier. Elle fut remplacée par le Cinéma Ritz, en 1956, puis Coop city en 1971.

La brasserie «Ulrich Frères», à la rue de la Ronde, prit le nom de «Brasserie de la Comète» en 1900. Cet ensemble de bâtiments hétéroclites fut détruit vers 1980.

Les écuries de l’Hôtel de la Fleur-de-Lys était un édifice construit peu avant 1830. Cette belle construction, l’Avenue Léopold-Robert 11a, fut remplacée par la pyramide à la fin du siècle dernier.
Le Cercle Montagnard, rue Daniel Jeanrichard 17, était apparemment une très belle maison, Reste que les informations manquent pour pouvoir mieux la décrire ici.
Nous aurions aussi pu parler des lieux toujours existant et malmenés par des rénovations ou des transformations, comme le Bikini Test ou Bel Air (tout au haut de la rue homonyme) par exemple.
Pourquoi tant de disparitions?
La rapidité actuelle avec laquelle nous remplaçons de l’ancien par du nouveau est affligeante et dramatique. Chaque destruction de notre patrimoine est une petite mort. Chaque oubli historique est une petite lobotomie.
Préméditer ces crimes en prétendant agir pour le bien commun est un comportement que la morale et la déontologie associerait parfois à des personnes se trouvant à l’asile ou en prison.
L’Histoire a presque toujours été écrite par les vainqueurs avec le sang des vaincus, comme aurait pu dire Jules César. Nos dirigeants soi-disant modernes n’ont rien inventé de nouveau: les Pharaons faisaient déjà retailler les pierres afin de graver «leurs exploits» sur ceux des précédents.
Ne nous trompons pas, les dirigeants des temps modernes ne sont pas des politiciens mais des technocrates et des financiers, nos élus ne sont que leurs sous-fifres, leurs porte-paroles.
À qui dès lors confier nos précieux héritages? Les individus responsables de ces démolitions méprisent la sueur de leurs aïeux, les habitudes de leurs contemporains et la mémoire de la chair de leur chair. Face à ces trahisons, comment leurs faire confiance?
Quel futur voulons-nous?
Ces comportements autodestructeurs n’appartiennent pas au passé: tous ces savoir-faire remplacés récemment par une informatique encensée injustement par les moins qualifiés. Souvenez-vous de ce que ces gens totalement largués, nés avant les années cinquante, disaient autour des années nonante à propos de leurs (petits) enfants à peine moins incompétents: «T’as vu comme il est doué en ordinateur?». Le choc technologique cumulé au phantasmes du changement de millénaire. Au royaume des aveugles…
L’actuel surévaluation des capacités de l’I.A. est une religion, comme l’optimisme, et non une science. Certains journalistes, complices hystériques ou simplets, osent en parler comme s’il s’agissait d’êtres vivant: ces algorithmes auraient de la compassion, des peurs, de la jalousie; ils seraient même victimes de dissonances cognitives. Comment peut-on honnêtement se faire le vecteur de pareilles sornettes?
Tous les diplômés d’études supérieures interrogés en parlent pourtant comme de l’idiot de la classe. Les gens répandant le phantasme d’une I.A. capable de produire le même article que celui-ci en ayant reçu trois phrases d’instructions sont potentiellement dangereux pour le futur de l’humanité. Ce sont de stupides avocats du diable bénévoles et inconscients.
Nous sommes en train de supprimer nos solides bases, jugées ringardes inutiles et dépassées. Ce sommet de pyramide, duquel nous sommes fiers d’appartenir, ne reposera bientôt plus sur rien et sera livré aux caprices des quatre vents.













