Professionnelle de la saltation, la danseuse a ensorcelé le public de la Salle de Musique. Entretien avec cette artiste complète, gardienne des traditions du sud de la Botte.

Lorsque Anna Dego surgit, cela dépasse la danse, on voit la musique se projeter. Sur scène pour la première fois à La Chaux-de-Fonds, Anna Dego enchante par sa présence. Elle habite ses personnages, virevolte, charme, s’emporte, rit. Bref, elle exhale la fraîcheur et exulte d’allégresse.

Quand Anna Dego se lâche

Ce samedi-là, intitulé alla napoletana, elle participait à une soirée placée sous le signe de la vivacité. À la direction, la magistrale Christina Pluhar, théorbiste, luthiste, harpiste et guitariste autrichienne, une sommité de la musique baroque; mais pas que! Dame Pluhar crée et met en scène des évènements mélangeant musique savante, folklore méditerranéen danse et mime.

Christina Pluhar © Michal Novak

Joie et colère, émotions brutes

Admirer La Dego en concert avec l’Arpeggiata, c’est l’adopter à jamais. Par ses déplacements tout à la fois brusques et harmonieux, gracieux ou porteurs de gravité, elle grave une émotion au plus profond de votre encéphale. Celles et ceux l’ayant appréciée sur scène partageront ce ressenti. Pour ma part, ce fut un coup de foudre.

Pour cette soirée, l’Arpeggiata avait privilégié un répertoire peu connu de compositeurs romains, napolitains et espagnols des débuts du baroque. Cet ensemble vocal et instrumental collabore avec de nombreux solistes, musicien∙nes venues d’autres horizons que la musique savante, comme le jazz ou le flamenco. Anna Dego y a trouvé une place dès 2002.

Attitude provocante

C’est peu dire qu’elle est à l’aise au sein de l’ensemble où elle dialogue avec sa gestuelle unique avec Vincenzo Capezzuto, alto, qui tenait un rôle clé lors de cette représentation. À noter qu’il fut premier danseur du Teatro di San Carlo de Naples, tout en se dédiant parallèlement au chant.

Virtuose virevoltante

Anna Dego ne chante ni ne joue d’un instrument, que vient-elle donc faire au milieu de cet ensemble renommé? Elle apporte une touche de folie, sa fougue latine.
Née à Gênes, elle y vit toujours avec son mari qui tient un restaurant de spécialités ligures et son fils de 20 ans qui, génétique sans doute, s’est mis avec succès au Kung Fu.

Bondissante, Anna Dego personnifie le tempo

Étonnamment, elle a suivi le Kindergarten faisant partie de la scuola tedesca, précise-t-elle. Dès son jeune âge, elle se déplace fréquemment dans toute l’Europe en compagnie de ses parents et de son frère.

Formation et voyages

Sa scolarité terminée, elle se forme à la section d’art dramatique du Teatro Nazionale di Genova.

Par la suite, elle ira se perfectionner à Rome – «C’est une cité beaucoup plus belle que Milan, più meravigliosa, non?» – et finira par se rendre plein Sud à Palerme: «Ce fut une étape très intéressante, j’y ai étanché ma soif de curiosité pour le sud de l’Italie».

Anna Dego a dansé sa première tarentelle «entre 20 et 30 ans, je n’ai pas un souvenir précis, ce n’était pas mon intention initiale de m’y dédier».

Une figure typique d’Anna Dego

Curieusement, elle n’a jamais passé par Naples, un des centre de gravité de la tarentelle, terme générique désignant une mosaïque de danses traditionnelles pratiquées des Pouilles à la Sicile en passant par la Calabre et la Campanie. Elle se danse en groupe, comme une sorte de ronde, ou à deux, mais sans contact corporel.

Inspiration: la danse contemporaine

Dépourvue de lien avec la danse contemporaine, elle a bénéficié des conseils d’Adriana Borriello. «Pour moi, ce fut un coup de foudre, une révélation, elle m’a fait découvrir la danse». Cette mentor formée à l’école Mudra de Béjart à Bruxelles, l’a ainsi amenée à marier le théâtre et les entrechats.

Elle danse aussi sur table!

La légende veut que cette danse plus ou moins endiablée ait servi de rituel d’exorcisme pour expulser le «venin» après la morsure d’une tarentule. Certains auteurs prétendent que la piqure de tarentule n’est guère dangereuse et passagère alors que celle de la Veuve noire, petite araignée également présente dans le région, pouvait déclencher des lésions psychologiques et physiques durables.
Attention: il fallait que la danse plaise à l’araignée mordeuse pour que la thérapie soit efficace.

Comment plaire à un insecte?

Revenons à notre artiste tourbillonnante.

Une matinée d’Anna Dego

«Je me lève tôt entre 6h30 et 7h00, et je débute par une pratique de tai-chi qui me relaxe, surtout son volet méditatif. Cette parenthèse calme qui me fait beaucoup de bien. J’enchaîne avec le petit-déj, un moment magnifique à mes yeux. Puis commence la ronde des répétitions, suivies d’un passage consacré à l’étude et la lecture d’ouvrages historiques, techniques ou théorique, afin de nourrir l’esprit et développer des idées.»

Et elle mange quoi pour entretenir sa forme olympique? «Mon plat préféré? Mon cœur balance entre des légumes poêlés et une simple pizza. Je mange léger, j’évite les douceurs dans la mesure du possible, car je suis une grande gourmande.
Venir en Suisse est dangereux pour moi à cause du chocolat qu’on trouve à tous les coins de rue ou presque. Je ne bois pas d’alcool, sauf une coupe de mousseux de temps à autre, je n’aime pas le vin rouge qui m’endort rapidement.»

Organisée de façon autonome

Danseuse, chorégraphe et actrice, Anna Dego s’est spécialisée dans l’exploration et la transmission des tarentelles. Ne disposant pas d’impresario comme les grandes vedettes du ballet classique, elle organise en solo ses tournées, séminaires ou stages. «Cela me prend toujours du temps, les réservations de trains, d’avion, d’hôtels. Il faut préciser que je n’ai pas vraiment un talent d’organisatrice». Heureusement, il y a des série de concerts avec des ensembles où elle n’a pas à tout mettre en place de manière autonome.

Anna Dego en feu

Adepte de l’autodiscipline, elle s’est formé sur le tas en faisant des erreurs. «Cela a un avantage: je suis seule responsable de moi-même, sans devoir faire des compromis. Le prix à payer est que c’est parfois un peu bordélique 😊».

Passion et transmission

Petit à petit, l’expérience et les tournées aidant – des vidéos qu’elle a réalisées durant le Covid ont aussi fait connaître son talent – Anna Dego s’est mise à enseigner la tarentelle, telle une danse à traverser: «Ça me plait énormément, le rapport direct avec les gens, c’est différent de la scène, j’ai plein de projets pédagogiques en vue désormais».

La Suisse, appréciée et encensée

Ayant repéré qu’elle a animé (merci l’IA Gemini) un stage en 2021 à Winterthour, je lui indique que La Chaux-de-Fonds est jumelée à cette cité zurichoise. Ainsi de fil en aiguille, l’échange téléphonique lui remémore son passage à Poschiavo où elle fut reçu par le couple d’artiste Glaser/Kunz lors d’une résidence dans leur magnifique palazzo. «J’y ai travaillé à plusieurs reprises, la culture y vit, On y ressent une ouverture, une capacité d’échange impressionnante. Je pense que les Suisses ont une curiosité pour l’art.»

La Tchaux: fraîcheur et vitalité

«Sincèrement, lors de cette première représentation à La Chaux-de-Fonds, j’ai trouvé le public extraordinaire, un mélange de spontanéité, de vitalité et de fraîcheur. Je ne trouve souvent plus pareil enthousiasme en Italie, j’ai été franchement étonnée.
Chez vous, on sent que les gens ont du cœur. Les Italien·nes me semblent en moyenne plus blasé·es.

Bref, j’ai envie de revenir à La Chaux-de-Fonds, si accueillante!»

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Présentée comme bouquet final, cette prestation poignante de l’Arpeggiata fut l’ultime concert présentée par Perspectives Musiques à la Salle de Musique.
Frédéric Eggiman, président-fondateur de cette organisation n’a pas souhaité paraître sur scène . Il était parmi les spectateurs. Plus tard, au foyer de l’Heure Bleue, 1000METRES.CH n’a pas manqué de le féliciter pour les 25 concerts organisés en 5 ans et de le remercier chaleureusement pour son engagement en faveur du plaisir de l’oreille dans les montagnes neuchâteloises.

Frédéric Eggimann, père de PERSPECTIIVES MUSIQUES

Tes coups de cœur vont nous manquer Frédéric.
Et ta présence à la Salle de Musique aussi. 👏🏻👏🏻