Fin brutale de Volta: la débâcle qui fait mal

Le groupe Volta voulu par Pascal Locatelli a vécu. Selon plusieurs protagonistes, l’affaire était bancale. Pertes financières majeures pour médecins et banques. Nos révélations.

Récit d’un règlement de comptes entre acteurs du système de la santé neuchâtelois. L’histoire finit en débâcle: une clinique quasi neuve ferme, des millions sont évaporés. 1000METRES.CH présente ici les enjeux chauxois, puis les protagonistes et enfin le contexte du système de santé suisse, tous ayant influencé la déroute.

Endroit connu des vaccinés COVID

Dans la débâcle Volta, plusieurs entités pratiquant le jeu complexe de la planification hospitalière s’affrontent depuis une dizaine d’années.

Un nouvel acteur apparaît

Depuis qu’un opportuniste est venu brouiller les cartes en 2015, la situation sur le front des soins ambulatoires s’est tendue en pays  neuchâtelois: trop de médecins, trop d’offres selon certains – la Confédération, le canton, Laurent Kurth en tête – trop de chicaneries et d’embûches pour offrir de bons services – selon les tenants du libéralisme sanitaire, SMN et groupe Volta.

Informations périmées

Un souffle de revanche

Infirmier de formation, le barbu Pascal Locatelli s’est mis en tête d’ouvrir une nouvelle structure clinique en ville. La direction de Montbrillant venait de lui passer sous le nez, le groupe Genolier (devenu SMN, champion de l’hospitalité luxueuse) ayant acheté la clinique. Un brin de rancœur a subsisté.

La clinique Montbrillant (© Le Matin)

Locatelli, infirmier/gestionnaire hospitalier tombait à pic: la Clinique de la Tour devait soit rénover ses installations au 22e étage du plus haut immeuble de La Chaux-de-Fonds, ou s’installer ailleurs. Vice-président de la Tour, le Dr Karim Djebaili, explique: «Il n’y a pas au SISMN de nacelle capable de sauver des personnes piégées par le feu à cette hauteur, déménager fut l’option choisie». La Ville vend le bâtiment de l’ex-usine Philips qui accueillait un éphémère «Village des artisans» dans la friche industrielle au bout de la rue de la Paix.
Une anesthésiste de la Tour, la Dre Alisa Maurer, offre alors les services de l’entreprise de construction de son mari Olivier, Work Active Group de Londres, ayant une filiale à Yverdon. Tout baigne.

Quête de partenaires

Passionné, Locatelli va chercher plusieurs médecins pour étoffer le staff de sa nouvelle clinique.

Ainsi des médecins achètent actions et parts de copropriété en vue d’y ouvrir leurs cabinets privés; d’autres travaillent en indépendant pour le CMC Volta, Centre Medico-Chirurgical pourvu de salles d’opération, d’une unité de radiologie, d’un laboratoire d’analyses médicales et de lits pour suivi post-opératoires.

Financements bancaires et privés, travaux à grande vitesse, l’affaire démarre en fanfare. Inauguré début 2018, le bâtiment abrite aussi les locaux de la Ligue pulmonaire neuchâteloise (LPN), copropriétaire d’environ 1/5 des surfaces. La LPN est sans lien avec CMC Volta, nous a expliquée Marc Maréchal, son directeur.

Témoin des malfaçons, cette entrée ne sent pas toujours la rose, les canalisations refoulent…

Protagonistes et frères ennemis

Désormais, en ville, trois unités de soin existent, s’opposent et se complètent: SMN Montbrillant, Clinique Volta et RHNe.

Vous suivez?

Sur place, en face de la brasserie l’Avenir, les copropriétaires du bâtiment Volta sont surpris par la piètre qualité des travaux effectués par l’entreprise général d’Olivier Maurer. La question des malfaçons occupe encore les tribunaux, une audience est agendée en février.
Après la période COVID (ressentie comme faste par ceux qui faisaient la queue pour faire des test ou un vaccin, Locatelli estime que ce ne furent que pertes sèches), permanences et clinique Volta voient les nuages s’accumuler.
Les travaux de remise en état seront confiés à Espace-Blanc entreprise neuchâteloise.

En face de Volta, la Brasserie de l’Avenir a réparé le cadran de l’horloge

Volta plonge dans le rouge

Malgré l’ouverture d’une succursale aux Cadolles en 2022, l’année 2023 est lourdement déficitaire. Solution? RHNe et Admed entrent au capital. ArcInfo annonce le 1er février 2024: Le Réseau hospitalier neuchâtelois (RHNE) et la Fondation Admed acquièrent la majorité du capital, avec respectivement 30% et 25% des actions.

Notez que RHNe n’envisageait pas d’acquérir plus de 30% de Volta, une quote-part plus important provoquait un débat au Grand Conseil qu’il fallait éviter. Pourtant, le bateau des trois partenaires tangue, les finances de la fondation Admed se déglinguent. Volta manque de médecins, on licencie du personnel.

Clap de fin

Patatras, le 23 décembre 2025, RHNe phagocyte Volta. Le glouton RHNe explique que toutes les activités sont reprises par un nouveau venu Réso.ne. Adieu les rêves de Pascal Locatelli.

Une assemblée extraordinaire des actionnaires est agendée jeudi soir 15 janvier 2026 dans la cafétéria de feu la clinique Volta. Ils discuteront de liquidation.

L’ordre du jour est clair:

  • Information sur le transfert d’activité et proposition de mettre en faillite les sociétés du Groupe Santé Volta en faillite.
  • Vote sur la décision de cesser l’activité.
Tout passe, tout lasse

Pression façon gangsters

De source interne bien informée, 1000METRES.CH sait que le 24 novembre dernier, les actionnaires ont reçu un message électronique comminatoire. Soit ils cédaient leurs actions pour un montant d’un centime l’action (elles ont été achetées 1000.- CHF pièce) soit la faillite sera prononcée.
Stupeur. Certains actionnaires, dont le Dr Karim Djebaili, n’ont pas l’intention de vendre à vil prix. La discussion sera animée.

Réactions contrastées

Interrogé, Pascal Locatelli ne veut rien déclarer et renvoie la balle à Stefano Ponta, président du CA de Groupe Santé Volta. Celui-ci ne souhaite pas commenter pour l’instant.

D’autres personnes directement impliquées ont accepté de répondre à 1000METRES.CH.

Sollicité quant aux contentieux en cours concernant les malfaçons, le professeur Philippe Eckert président du Conseil d’administration de RHNe, indique que «RHNe n’étant pas propriétaire des murs, cela ne concerne pas notre Conseil d’administration». Il signale en outre que Stefano Ponta n’est plus membre du CA de RHNe depuis le 1.1.2026.
Aucun représentant du Département de la Santé neuchâtelois n’a participé aux négociations. Par contre, le chef du département, Frédéric Mairy, en a été informé régulièrement.

Salle de repos des employé-es de Volta

Fondateurs surpris

Jérôme Voegeli, par mi les fondateurs de la PPE Volta, relève que le respect de la clause du besoin a contribué à couler la clinique. Et que le directeur Arnaud Violland (nommée en septembre 2024) effectue une restructuration «qui revient à faire mourir la boîte». Copropriétaire de 350 m2 sans être actionnaire, l’oncohématologue a sous-loué une partie de ses locaux à la clinique pour y installer un cabinet de gastro-entérologie. Vu la situation financière, Volta lui a demandé de baisser le loyer. Ce loyer a ains passé de 6200.- CHF à 5200.- CHF.
Le Dr Voegeli considère que Volta a été poussée dans les bras du RHNe pour éviter que SMN (ex-Genolier) ne s’étende. Plusieurs personnes proches du dossier partagent l’impression que la manœuvre revient à éliminer un concurrent.

Un actionnaire réticent

Fondateur et actionnaire de la Clinique Volta dès la création, le Dr Karim Djebaili avait approuvé l’augmentation de capital de la Tour motivée par la nécessité de quitter des locaux au 22e étage exploités depuis près de trente ans, devenus exigus et vieillissants. Ce projet devait permettre de pérenniser et de développer une unité privée moderne, avec un positionnement renforcé sur l’ambulatoire. 

«Après l’ensemble des efforts consentis depuis l’origine, je ne souhaite pas vendre mes actions», explique-t-il calmement. «Nous verrons les propositions qui seront faites en assemblée ».

Sous la verrière, autrefois la vitrerie Jost, les salles d’opération fermées

Pertes financières importantes

Désormais, si tout se déroule comme le souhaite la nouvelle entité Réso.ne, les parts nominale à 1000.- CHF, ne valant plus rien (un centime…), la liquidation suivra son cours et les créanciers auront les yeux pour pleurer.
Notamment la BCN. Elle aurait déjà pris un bouillon de plusieurs millions lors d’une restructuration des dettes en 2024, et risquerait, semble-t-il, une perte de 4 millions environ.

Députés sans pouvoir sur RHNe

Peu avant son départ à mi-mandat fin 2024, le conseiller d’État Laurent Kurth, chargé tant de la Santé que des Finances, a favorisé le rapprochement entre RHNe et GSM Volta. Inquiet de voir SMN s’installer partout dans le canton, au risque de devenir hégémonique, le ministre socialiste voyait le premier sauvetage de Volta d’un bon œil, malgré le quota sur le nombre de médecins instauré par ses soins.

En restant au plan politique, notons que le pouvoir décisionnel sur les hôpitaux a changé de camp en 2006. Relevant des communes et du canton – sous prétexte d’incompétences des représentants du peuple –, les entités hospitalières sont devenues des établissements autonomes de droit public EADP. Depuis la création de RNHe en 2019, le Conseil d’État a un seul pouvoir: nommer le Conseil d’administration.
Seul pouvoir du Parlement: les député∙es votent le budget annuel comprenant la part de RNHE.

Escalier intérieur à la Ligue Pulmonaire Neuchâteloise

En résumé, la santé représente environ 1/3 des dépenses cantonales (450 millions), les charges nettes pour les hôpitaux du canton se montant à 136,4 millions CHF. Le Grand Conseil pourrait théoriquement le refuser, mais cela bloquerait la machine, donc…

Surplus validés au parlement

Ainsi, dans l’affaire Volta, le parlement cantonal n’a guère de possibilités d’action. Cette prise de participation relève, en effet, du RHNE (un EADP), le parlement ne peut donc que voter la ligne budgétaire le concernant. Ancien directeur de la Clinique de la Tour, membre de la commission Santé, le député-médecin Blaise Courvoisier (PLR) est «fortement irrité de voir ces sommes importantes dépensées sans avoir aucun pouvoir décisionnaire à ce propos».
Il relève que des questions ont été posées il y a deux ans lors de la prise de participation de RHNe et d’Admed dans Volta, «nous avons été mis devant le fait accompli». Comme souvent, souligne-t-il, «le gouvernement risque de nous demander au premier trimestre 2026 de voter sur une demande de fonds supplémentaires pour faire face à la situation nouvelle».
Or l’argent est déjà dépensé. Défenseur du principe d’un l’hôpital public (sans doute sous une forme différente que l’actuelle avec deux établissements, c’est un autre débat), Blaise Courvoisier a un autre motif d’irritation.

Côté nord, vue du rond-point de Cernil-Antoine

En effet, les député∙es auraient dû débattre, en commission Santé, du plan stratégique de RHN Een 2025, certes sans pouvoir le modifier grandement. «Or le canton a accepté la procrastination de RHNE, et ce rapport tant attendu ne passera en commission que durant le courant de 2026, avant d’être voté au Grand Conseil», diagnostique le praticien. Il ajoute: «À l’époque, je désapprouvais le déménagement de la Clinique de La Tour, qui a probablement eu les “yeux plus gros que le ventre”, avec le résultat que l’on sait».

Et de préciser: «Les député∙es ne sont pour rien dans ce chaos».

Revenons à l’initiateur principal de cette aventure.

Pascal Locatelli en juin 2021 (Le Temps © Xavier Voirol)

Boulimie de Locatelli

Travaillant 7 jours sur 7, l’ambitieux Locatelli semble faire feu de tout bois, ouvrant coup sur coup plusieurs permanences (au Val-de-Travers, puis à Yverdon), un centre de chirurgie plastique (Neyris), une unité d’anesthésie mobile (Fly Anesthésia «narcoseurs itinérants professionnels»).

Pour saisir Pascal Locatelli son portrait diffusé par la RTS est édifiant. Très présent dans les médias, il déclarait au Ô le 9 février 2024 que le partenariat public privé (PPP) conclu avec RHNe et Admed était «le meilleur des choix. Pour le patient, le porte-monnaie des neuchâtelois, les interactions entre l’hôpital public et nos cliniques, l’accord a convaincu les actionnaires de Volta de choisir RHNe et Admed plutôt qu’un groupe privé».

Une cible parfaite

Encensé au début de Volta, Locatelli est désormais l’homme à abattre. Si on appréciait qu’il joue fort, on s’applique désormais à tirer sur le pianiste.
D’aucuns lui reprochent d’avoir travaillé (à son insu sans doute, il a grand cœur Locatelli) avec une Cameroun connexion. Tout le monde était pourtant content de disposer de ces médecins blacks jusqu’à ce qu’une instrumentiste à Montbrillant aperçoive un médecin possédant une clinique à Yaoundé, empocher des instruments souillés à l’issue d’une opération (aujourd’hui décédé, nous ne le nommerons pas ici, que les morts reposent en paix).
D’autres bruits circulent, le mal est fait: la rumeur poursuit Locatelli. Il s’est dispersé, note un proche, tout en évinçant des gens qui cherchaient à freiner sa course à la croissance.

Pourtant il n’est pas le seul responsable, le pouvoir est assez diffus, parcellisé dans cette affaire.

Un bâtiment malade

Abritant le CMC du Groupe Santé Volta, l’immeuble rénové approximativement (pour être poli sans aborder en détail le volet «malfaçons» issues des travaux réalisés par l’entreprise générale d’Olivier Maurer en faillite aujourd’hui) ne se porte pas mieux que son principal copropriétaire.

Une enseigne à rectifier

Outre les séquelles de la tempête de 2023 – il a fallu du temps pour les effacer – un supplément de charges de chauffage à six chiffres pour 2024 est en suspens, tout comme une facture pour travaux sur la toiture. Chauffé à distance par Viteos comme la halle de gym adjacente, l’ensemble CMC /Ligue pulmonaire est mal isolé et pourvu de larges baies vitrées.

Factures courantes réglées

Administrant la PPE, la gérance Bolliger signale que «les factures courantes de consommation continuent à être payées; on cherche actuellement les causes de la surconsommation constatée, des des pompes et des vannes ont été contrôlées, les recherches se poursuivent».
La tartine tombe toujours côté beurre, à Volta aussi.

* * *

Image d’un système en panne

Survolons le champ de bataille: à Volta, on retrouve à échelle réduite, les contradictions qui cimentent l’impasse où végète le système de santé helvète. Quatre points saillants:

1) Grand écart entre déclarations d’intention (sur la qualité des soins, la volonté d’amélioration des coûts) et réalité crue des exigences d’économicité (terme tendance dans les projets de lois et ordonnances = dépenser moins en gagnant plus). Le tout sans savoir comment trouver l’équilibre budgétaire entre soins stationnaires et ambulatoires.
Ainsi surgissent des entités hybrides, à demi centre médico-social, à demi hôpital comme Volta, permanence coûteuse, conventionnée et déficitaire.

Prémonition! Blaise Duvanel (père de l’enquêteur) s’est souvent montré avec cette pancarte en ville.

2) Blocage de l’évolution. On ne forme pas assez de médecins en Suisse (c’est cher…). On ferme la porte aux praticiens venus d’ailleurs en imposant des quotas déterminés sur des critères corporatistes avec l’aide de l’intransigeante FMH et de la MEBEKO où 20 pontes décident de l’attribution des diplômes. C’est peu en phase avec les besoins.
Avec le numerus clausus (restriction d’accès aux études) imposé en 1998, les politiques ont programmé la pénurie de toubibs actuelle.
Ainsi Volta ne trouve pas assez de médecins pour rentabiliser ses infrastructures. Constat: un seul médecin suisse FMH entouré d’une multitude de praticiens frontaliers ou d’origine africaine, sans FMH.

3) Incapacité à créer un registre. Face à la nécessité de rationaliser le flux d’information et contrer l’accumulation d’examens techniques, l’éparpillement fédéraliste paralyse la mise en place de dossiers patients numérisés simples, fiables et surtout unifiés.
Ainsi Volta ne retrouve pas les données des patients de médecins ayant quitté le centre, tel le neurologue François Ochsner.
En outre, la région ne sachant guère se vendre de manière attrayante, nombre de médecins manquent ici.

4) Incapacité des politiques. Loin de mettre un joug sur les appétits de croissance/concurrence des gros opérateurs privés (SMN, Hirslanden) encouragés par les assurances-maladies, la Confédération oscille entre laisser-faire et planification coordonnée. La refonte de Tarmed en Tardoc, pour bénéfique qu’elle soit, manque le coche sur un point-clé: la répartition des forfaits entre médecins, anesthésistes, labos et cliniques.

Salle de mouvement LPN: vestige de la marque Election des frères Braunschweig, ayant obtenu un Grand Prix à Berne en 1914

La santé peut rapporter gros… à certains ou ruiner des médecins comme à Volta.

* * *

Voilà un nœud gordien bien suisse, qu’un quart de siècle de débats n’a pas réussi à trancher. Seule la maman de la LAmal Ruth Dreyfuss défend encore «son» modèle, sans cesse révisé, rarement efficace et toujours plus cher. Le cadre légal bouge un coup côté libéralisme, un coup vers une répartition socialement dirigée. On retrouve là le vieil antagonisme entre planification type soviétique et capitalisme sauvage.

Lobbyisme et paralysie

Chacun des points énumérés engraisse un réseau de lobbyistes rémunérés qui par la pharma, qui par les fabricants d’appareils sophistiqués, qui par les associations d’hôpitaux publics ou privés.

De la sorte, le système de santé évolue encore moins, grippé par des affairistes sachant que l’on peut dégager de bon bénéfices avec des mourants.

Saga sans fin?

La santé et l’argent ne font pas bon ménage, comme raconte le savant sénégalais Boucar Diouf: «Bizarres sont parfois les êtres humains, ils perdent la santé pour avoir de l’argent et aussitôt, ils perdent de l’argent pour retrouver la santé».

Ici, l’appât du gain et la rancune se sont mariés pour dynamiser une entreprise hasardeuse. La bêtise humaine apparaît dans toute sa splendeur. Elle fait des dégâts.

Ici, les patients n’ont plus de soins et les bailleurs de fonds naïfs perdent leur billes.

Porte définitivement close

 

RIP CMC Volta.