Fin du parcours du Dudu voyageur dans l’Empire du Milieu. Passons illico à table avant d’examiner des aspects économico-historiques. Avec un crochet aux halles de Chengdu.
L’impression de voir un pays sans cesse en marche est étrange. Celle de voir que la vieille Europe n’est pas si vieille et très en retard sur la Chine encore plus. Avant d’y réfléchir, passons à table.

Tables tournantes et serviettes
Au-delà de 4 convives, le restaurateur propose une table ronde équipée au centre d’une couronne tournante, histoire de se passer les plat sans acrobaties.

Les mets arrivent presque tous en début de repas. Un second arrivage est orchestré une fois la soupe et quelques bols de légumes ou de crustacés froids terminés. Je dirai même engloutis car les Chinois mangent en général vite une quantité imposante de victuailles. La plupart des mets sont salés-sucrés, avec des cuissons variées: friture, ébullition, poêlage, mijotage, laquage.

Le dessert se pointe avec la deuxième tournée. Le protocole veut que l’on puisse manger de tout en même temps.
Protocole encore
Il ne faut jamais, au grand jamais se lécher les doigts! En dégustant un succulent poulet aux légumes et pousses de bambou, j’ai commis l’erreur de mettre mon index en bouche.
Petit silence gêné (feu F’murr écrivait un grand silence frisé) autour de la table, assorti d’une remarque ferme de mon accompagnateur: «Il y a des serviettes pour s’essuyer». Il y en a partout, fines, en papier. Elles sont payantes si bien que les convives les emportent à la fin du repas.
Rituel des restes et hospitalité
Comme ils emportent l’ensemble des reliquats du repas. Un bref moment est dédié au partage: les serveurs fournissent les récipients et les femmes (le plus souvent) négocient qui prendra quoi pour remplir son réfrigérateur/congélateur. Ne demeurent que les os et les assiettes sales.
L’éminent sinologue Gérald Béroud, directeur de SinOptic, service et études du monde chinois (une mine d’or sur la Chine et ses relations avec la Suisse) m’a indiqué qu’il y a quelques décennies, on n’emportait pas les restes. Or le Parti a décidé qu’il ne fallait lutter contre la gaspillage de nourriture. Et les bacs en plastique de fleurir à la fin des banquets.

Certains Occidentaux s’étonnent de voir que les plats restent à table et qu’une joyeuse pagaille règne au milieu des convives. Cela permet de se resservir à volonté, liberté totale de choix des mets.
J’ai toujours été invité. Gêné à la longue, souhaitant payer un soir, l’hôte, un cousin m’a sermonné: «L’hospitalité est sacrée pour nous. Vous m’inviterez lorsque je viendrais en Suisse».
En Chine, on ne traîne pas à table à la fin des ripailles. Pas de café, liqueur, mignardises, une fois terminé, on se lève, ciao, basta.
Approuver la photo
Parfois, intermède, une photo de groupe est organisée. L’affaire traîne en longueur car chaque personne figurant sur le cliché veut vérifier sur l’écran si elle est bien cadrée.

Le photographe doit dès lors faire plusieurs essais afin de plaire à l’assemblée. Ainsi tout le monde sourira!
Le coup du poivre de Sichuan
Ce n’est pas une faute de frappe, le goût de ce poivre spécial frappe votre orifice buccal d’un coup d’anesthésiant expéditif. Sous le sourire goguenard de mes hôtes, j’en ai croqué deux grains pour ne pas mourir idiot. Flash vorace en bouche. Puis j’ai observé les autres invités: ils mettaient soigneusement de côté ces traîtres petits grains…
Tentez le hot pot, langue engourdie
Hyper-relevé, le hot-pot de Chengdu, patrie des pandas et ville entourée de 7 boucles de périphérique (si, si, sept, on peut les compter sur les cartes numérisées), est LA spécialité culinaire de rigueur: un bouillon à base de saindoux ou gras de bœuf, très assaisonné (piments, poivre du Sichuan, poivre du gingembre, ail).

Vous y trempez ce que le marché du moment offre: porc, volaille, poissons, fruits de mer, légumes, champignons, tofu ferme ou fumé, nouilles (de patate douce, de riz, de blé, de soja), tout entre dans le hot pot, connu depuis plus d’un millénaire pour ses vertus roboratives à défaut d’être sans cholestérol.
Industrialisation à grande échelle
Dans les années 80, l’économie chinoise est remise à flot, façon capitalisme centralisé par le dirigeant Deng Xiaoping – ce pragmatique roublard a prétendu «peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape des souris». La Chine s’est non seulement industrialisée à marche forcée et à larges coups de subventions, elle s’est numérisée à tous les étages. On paie une bouteille d’eau à 5 yuans (60 cts) par code QR à n’importe quel marchand ambulant. Impossible de prendre le taxi sans application pour payer, la monnaie papier est mal venue, voire refusée.

La petite monnaie n’est pas pratiquement plus en usage: une banque de Shanghai m’avait fourni de toutes petites pièces de 0,01 yuan, une fraction de centime rouge. Surpris, plusieurs commerçants m’ont demandé où je les avaient dénichées…

Comme on ne voit aucun mendiant dans les rue, impossible de les donner. Elles furent dédaignées comme pourboire: un serveur les a repoussé, l’air offensé. Admettons, le pourboire n’est guère courant là-bas.
Chengdu: des halles sensas
Pour humer la diversité des produits frais en Chine, évitez les grands magasin ou les petits supermarchés où tout est emballé sous deux voire trois couches de plastique. Heureusement, il existe encore des marchés couverts.
Passé le porche des halles de Chengdu, vous êtes assaillis d’odeurs, de couleurs, d’images frappantes. Un boucher sculptural, torse nu, ceint de son tablier fendant un mouton d’un geste large, une grand-mère chenue disposant une à une des fraises sur des feuilles de bambou, le sang d’un poulet noir coulant dans la rigole. Des monceaux d’herbes inconnues et de champignons séchés de formes bizarres.

Les stands de volaille débordent de coquilles de toutes tailles. Des œufs durs, cuits coquille fendue dans du thé noir, attendent le chaland.
Ayant du mal à résister, j’ai acheté trois sortes d’épices en vrac sans savoir à quoi elle servaient. la doctoresse Zhang m’a expliqué qu’en gros, «cela enlève le mauvais goût de la viande».
Parlant de viande, j’ai tout de même ramené 1kg de saucisses à rôtir de porc du Sichuan, la tante de Zian voulait m’en confier 3kg. J’ai négocié à la baisse. «C’est un produit artisanal, elles ont excellentes, il faut les poêler puis les couper en fines tranches et les placer dans une sauce au poivre».Quant aux légumes du mini-haricot à une serpentine courge de 2 mètres de long, logeant à l’hôtel, je me suis abstenu d’en acquérir.

Ces légumes proviennent de la vaste plaine entourant l’agglomération, capitale du Sichuan, dont les champs sont savamment irrigués.
Système hydraulique antique
À une heure de taxi de Chengdu, fief des pandas géants, le complexe hydraulique de Dujiangyan est une merveille de l’ingénierie chinoise. Conçu pour maîtriser les débordements de la rivière Min tout en irriguant la plaine de Chengdu, il a été construit il y a plus de 2200 ans; il fonctionne sans relâche depuis. Désormais amélioré par des vannes électriques, cet ouvrage monumental régule toujours les eaux dévalant des montagnes du Tibet.
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Oups, faudrait pas mentionner le Tibet, la conversation dévie assez vite, comme lorsqu’on aborde le sort des Ouïgours ou d’autre peuples minoritaires. Populations dont l’assimilation planifiée est justifiée en prétextant lutter contre la pauvreté.

Certains politologues expliquent d’ailleurs l’annexion du Tibet en notant que les principaux fleuves chinois y prennent leur source. Ainsi le Parti communiste n’aurait guère goûté dépendre que quelques bouddhiste priant des divinités pour leur approvisionnement en eau.
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Retour à l’ouvrage de Dujiangyan. Le principe de cette régulation antique est fort ingénieux: la rivière est séparée en deux flux par une digue formant une île artificielle. Le flux “intérieur” nourrira le système d’irrigation avec des eaux peu chargée en sédiments. Le flux “extérieur” coule dans un chenal large, charriant les sédiments tout en absorbant les variations du débit de la rivière.

L’eau d’irrigation transite par un canal dans la montagne. Creusé sans explosifs, la roche a été chauffée et refroidie de manière répétée; cela a permis de la fracturer. Pragmatisme chinois. Il a fallu brûler beaucoup de bois pour chauffer la roche!
Grâce à ce système pensé pour éviter les inondations à Chengdu, le Sichuan est devenu le grenier à grain de la Chine.
Propreté encore
Présentes partout dans les parcs, des brigades de nettoyeurs et nettoyeuses en uniforme ramassent ce qui est abandonné par les touristes (à foison et presque tous Chinois 🐼).

Au parc national forestier de Zhangjiajie, à la géologie tourmentée unique au monde, une escouade est spécialisée dans la récupération de canettes lâchées par des benêts dans les failles profondes caractérisant ces montagnes.
En effet, le long des sentiers très courus de cette attraction, le volume de déchets est imposant et les imbéciles sont omniprésent∙es.
Armés de très longues piques, les balayeurs récupèrent les rebuts tels des harponneurs à la pêche.
De l‘essieu normé des chariots
Proche de l’ancienne capitale Xi’an, j’ai compris combien l’avance de la civilisation chinoise sur notre poussive société occidentale judéo-chrétienne est ancienne. Dans le mausolée de l’empereur Qin Shi Huang grâce aux panneaux explicatifs sur les guerriers de terre cuite, on apprend son rôle dans l’unification du royaume.

Voyant que certains chargements peinaient à passer les murs de sa capitale, ce premier empereur de la courte dynastie Qin (-228 à -206) a décrété une largeur obligatoire de l’essieu des chariots. Puis il a unifié les mesures de volume, de temps et de monnaie.
En 220 avant J-C. Alors que les Anglais ont adopté le système métrique en 1965, graduellement…

Notons que ces célèbres guerriers immobiles sont, à la manière des pandas géants, représentés et vendus à toutes les sauces. Tenez, j’ai dégusté un guerrier vendu sous forme de bâtonnet glacé au chocolat…
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Retournons à l’histoire de cet Empire. Dans le registre maritime, l’épopée de l’amiral-explorateur Zhong He est un monument: regardez une vidéo de Nota Bene consacrée à ses sept expéditions lancées depuis 1405 dans l’Océan indien en direction de l’Afrique, bien avant que Colomb ne parte pour les Amériques.
Unité de temps et routine
La centralisation chinoise se lit sur les horloges. L’ensemble du pays vit à la même heure d’est en ouest. Réalisme utile, pas de question à se poser quant à l’heure à laquelle appeler son correspondant comme aux USA ou en Russie.
Fulgurante percée des métros
Tout n’est pourtant pas tant centralisé que la propagande occidentale aime à faire croire. J’avais de la Chine une image déformée par les préjugés occidentaux qui s’est vite modifiée.
En effet, il n’est pas gérable d’exiger des municipalités une organisation uniforme de la voirie, de la surveillance ou des transports publics. Chaque ville a sa billetterie, son système d’information, sa police et ses banques locales.

Prenez les métros qui se développent sans discontinuer dans les mégapoles. Le réseau ferré de la capitale a passé de 2 lignes en 1984 à 5 lignes en 2008 et 30 aujourd’hui. À Beijing le prix du billet est super bas, 3 yuans pour un trajet simple course.
Silence des scooters
Prenez le bruit. Pensant aux dizaines de millions de résidents des mégapoles, je craignais un bruit de fond tonitruant, succession de sirènes de pompiers d’ambulance ou de police.
Que nenni, la circulation est nettement plus silencieuse qu’en Europe, grâce à l’absence de motos pétaradantes et autres deux roues à moteur à explosion. Le niveau sonore des scooters se limite au bruit des pneus sur la chaussée.
La propulsion électrique est reine, la moitié des voitures portent des plaques vertes, signalant qu’elles ne crachent pas de gaz. Les autres voitures sont immatriculées en bleu. Bon, il reste des camions puants à six essieux et 49 tonnes.
Sur les trottoirs, méfiez-vous des livreurs lancés à grand vitesse, un des rares aspects anarchiques au pays du contrôle poussé: les deux roues circulent partout sans se soucier des priorités, ignorant parfois les feux rouges.
Une plaie: les livreurs
La commande de nourriture par internet va bon train à Shanghai et ailleurs. Dans les centres commerciaux truffés de stands de boissons et de nourriture à l’emporter, à l’heure de pointe entre 11.30 et 12.30, vous croisez dans les ascenseurs, une horde de livreurs casqués qui bousculent pour apporter un bol de soupe ou un demi-litre de brouet café/mocha/cacao à une clientèle trop pressée pour se déplacer.
Miracle de la téléphonie mobile.
Ne pas se geler au volant
Les conducteurs de deux-roues le savent: il fait vite froid en vespa… Inventifs, les pendulaires équipent leurs véhicules de petits manteaux customisés.

Je me souviens d’une photo noir-blanc de mon livre de géo montrant des hordes de Chinois en vélo. Difficile d’en apercevoir un aujourd’hui.
Une vieille cité-frontière
Véhiculé par des connaissances chinoises à une heure de Shanghai, j’ai déambulé à Xitang sous des galeries de pierre et de bois qui longent les canaux. Plus d’une centaine de petits ponts (placer ici film) charmants (on en compte 108) surplombent les neuf rivières baignant ce lieu. Situé sur une frontière, l’endroit avait autrefois une importance stratégique au carrefour des États de Wu et de Yue.
Le chauffeur, un ami de ma doctoresse chinoise, se trouve être un cinéaste connu pour ses documentaires. Il ne lâchera pas son téléphone portable durant la visite.
Suivi par notre réalisateur, nous longeons une ruelle si étroite qu’à peine deux personnes peuvent y croiser. Mince passage entre les murs, il abrite des boutiques pour touristes et des maisons d’habitation. Il suffit de bifurquer à angle droit entre deux bâtiments pour pénétrer dans une cours intérieure où pend du linge. On se sent très loin de la grande ville. Érigés entre les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911), les immeubles ont de beaux toits relevés, ornés à chaque angle de frises ou de têtes d’animaux.
Shanghai, Swatch et l’opium
De retour à l’embouchure du Yangtsé, visite la portion des quais appelée Bund où colons anglais, commerçants juifs, émigrés français ou japonais ont joyeusement profité de l’ouverture du marché chinois au début du XXe siècle ainsi que de la vente d’opium pas légale mais tolérée sous la pression des Anglais. Avec les bénéfices de l’opium, ils ont construits d’énormes bâtiment à l’européenne, abritant banques et assurances.
Aujourd’hui Swatch a acheté, en face de l’imposant et iconique Hôtel de la Paix, un hôtel plus modeste, pompeusement baptisé Art Peace Hotel bâtiment où s’est tenue la première conférence de la Commission internationale sur l’opium. Les montres suisses, nouvel opium du peuple? ☺️
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Zut, impossible de faire le tour de Chine en deux articles. Imaginez-vous en apothéose, un repas gastronomico-culturel dans une usine transformée en centre de loisir. Acteurs en costumes chatoyants, tasse en fine porcelaine, 7 plats, 7 poèmes, 7 boissons.
Les esprits anciens planaient dans la salle. Car ils sont partout les esprits en Chine. Des monstres bienveillants ou malins qui se combattent sans relâche. Le soucis: comment attirer leurs bonnes grâces, les influencer ou les éviter?
Demandez à un Chinois 🐼🐦🔥

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Un dernier lien: le Nouvel OBS a sorti une dossier sur la Chine fin 2025. On s’abonne pour un an à 3,99 euros par mois, on lit le dossier et on se désabonne illico (à cet effet, téléphoner à Paris au service Désabonnement, impossible sur le web). Je n’ai ainsi payé qu’un mois. Pas besoin de soutenir les actionnaires Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Daniel Kretinsky, tous trois millionaires.










