Née d’un effort d’unification, cette arme fut la première carabine de l’armée fournie par la Confédération au lieu d’être livrée par les cantons. Zoom sur la fonte des balles.
Au stand de tir des Armes-Réunies des Eplatures, branle-bas de combat, 16 mai 2026; il y a ce samedi-là compétition de tir à la carabine fédérale 1851. Des médailles seront distribuées, plusieurs drapeaux cantonaux ornent le stand.

Les passionnés s’y pressent, on y croise des tireurs venus de toute la Suisse ainsi que de France, d’Allemagne, du Portugal, de Belgique et même d’Angleterre – bon, l’Anglais en question, Thomas Gray habite en Suisse, comme d’autres et certains sont bi-nationaux. Quelques participants ont revêtu leur plus beaux atours: des uniformes d’époque!
Les enthousiaste du club de la poudre noire ont bien organisé la commémoration: un petit badge était distribué pour signaler que les porteur étaient d’accord de figurer sur des photos. Simple et efficace, cela raccourcit agréablement les négociations avec les intéressés, bravo.
175 ans après, compétition
La société de tir chauxoise Les Armes Réunies, présidée par Thierry Tièche, a ainsi convié amateurs et spécialistes à un tir commémoratif.

Ils étaient une vingtaine d’aficionados à pousser de la poudre noire mesurée au gramme près (si la dose est trop puissante, le fusil risque d’exploser) et des balles rondes dans les canons de ces vénérables armes à feu.

C’est l’occasion d’échanger sur les subtilités du réglage du dioptre, de la différence suivant quel armurier a crée l’arme, de l’usage de la semoule placée entre la poudre et la balle «calepinée» (explication plus bas) à l’entrée du fût.
Poudre noire propulsive
Le tireur commence par verser soigneusement la poudre noire qui sert à propulser le projectile rond hors du canon. Elle est enflammée par une amorce qui provoque la détonation de la poudre noire, projetant la balle vers la cible.
Certains tireurs versent en plus de la semoule fine ou de la polenta par-dessus la poudre. Cette farine sert à protéger la poudre du l’humidité possible du calepin.

C’est en outre l’occasion de tenir une mini-bourse aux armes (il y avait deux fusils du XIXe siècle à vendre), on s’échange aussi des amorces. J’ai ainsi vu passer de main en main une boîte d’amorces made in Russia, introuvable depuis 2022 vu l’embargo sur les importations de matériel russe. Certains tireurs ont des réserves visiblement!
Arme à percussion, chargée main
Cette carabine se recharge par la bouche, le canon de calibre 10,4mm rayé en spirale, a 84 centimètre de long, selon le règlement. Mais les armuriers de l’époque n’avaient pas les machines hyper-précises d’aujourd’hui. Le calibre réel oscille entre 10,2 et 11,4, d’où la nécessité de placer avant la balle une couche mince de tissu, dite calepin qui assurer l’étanchéité pour limiter les pertes de gaz.
Il s’agit d’une genre de patch lubrifié (salive, huile d’olive ou de coupe, graisse de cochon, tout est bon pour humecter la toile) qui permet à la balle ronde de mieux se vriller dans l’air.
Mieux, il réalise un nettoyage sommaire du canon, ce qui ralentit l’accumulation de résidus pouvant nuire à la précision du tir.

L’étanchéité entre la balle et le canon est essentielle, elle optimise la combustion de la poudre et améliorant la qualité du tir. Le calepin doit se séparer de la balle dès la sortie du canon pour éviter toute perturbation aérodynamique durant le vol de celle-ci.
On peut ainsi apercevoir des calepins usés devant le stand de tir.
Première arme «nationale»
Un site bien documenté consacré au Fort Litroz décrit sous la plume de Jean-Charles Moret, co-fondateur de l’Association Pro Forteresse, une saga mouvementée avant que l’arme soit définitivement homologuée et remise à la troupe:
Les discussions autour de cette nouvelle carabine débutent en 1848:
… Le modèle de carabine présenté le 16 octobre 1848 par le Conseil fédéral de la guerre n’a pas encore entièrement satisfait. Dans le courant de l’année (1849), il est venu de diverses parts même de particuliers d’autres modèles différents du modèle fédéral, en partie par le calibre, en partie par la construction de quelques pièces.

Durant l’occupation des frontières du Rhin. des essais ont aussi été faits avec des carabines de divers modèles et enfin, une conférence d’officiers de carabiniers a été convoquée à Hutten pour y traiter la question des carabines. Dans le but de ne rien omettre en vue du perfectionnement de cette arme nationale on a désigné pour examiner les divers systèmes et établir un modèle définitif une nouvelle commission d’experts… Elle a commencé ses travaux avec le mois de novembre mais elle a dû les suspendre à cause de l’intensité du froid (souligné par la rédaction). La solution de cette question se trouvera en conséquence dans le prochain compte rendu.

Gestation très helvétique
Notons que déjà à l’époque, à la moindre anicroche, on nommait une nouvelle commission 😊.
«Les difficultés d’acheminement du matériel de guerre sont, à l’époque, bien sérieuses puisque le Conseil fédéral indique dans son rapport de 1850, présenté le 31 mai 1851:
… Les carabines modèles n’ont malheureusement pas encore pu être envoyées aux cantons parce que ce n’est qu’après de longues négociations diplomatiques qu’il a été possible d’obtenir l’autorisation de faire transiter à travers les États respectifs les pièces d’armes nécessaires provenant de la fabrique de Liège
Las, des Saint Gallois émettent des doutes, la décision est encore repoussée, de nouveaux examens ayant été nécessaires par suite d’observations parvenues de Suisse orientale .
L’Ordonnance finale est promulguée le 13 mai 1851 par le Conseil fédéral et les carabines sont livrées aux miliciens des cantons.
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Le conférencier du jour, Fabien Compos, expert en matière d’armes anciennes, est employé à l’Institut suisse de la propriété intellectuelle. Ce fana originaire de Dijon m’a expliqué en aparté, comment il récupère le plomb afin de fondre lui-même des balles rondes.
Il m’a confié avoir un stock de plomb de récupération qu’il déménage à chaque fois qu’il change de domicile.

Ce plomb provient surtout de toitures, de déchets de stands d’exercice au petit calibre: «C’est de la seconde qualité. Ce ces déchets sont impurs, on trouve de la poussière et des restes de papier des cibles, ce n’est guère idéal». Ayant formé de minces lingots avec son plomb de récup’, Fabien Compos les fond pour en tirer sa munition personnelle.
Plomb fondu sur la gazinière
Parfois, il en a fondu à partir d’anciens tuyaux utilisés pour amener le gaz à chaque étage dans les immeubles. Il m’a indiqué avoir coulé ses premières balles «à la cuisine, sur la gazinière, à l’aide d’une cuiller à soupe!»
Ce grand spécialiste a donné après la compétition une conférence à laquelle je n’ai pas assisté. Voyez ici une présentation détaillé du tir avec cette carabine historique (pour les internautes pressés: à partir de minute 30’).
Un convive-tireur, Brice Dupuis, m’a indiqué que la journée s’est joyeusement terminée par un repas convivial bien «fédéral» avec un rösti-saucisse-tomme vaudoise, des meringues double crème en dessert, le tout arrosé de bons vins neuchâtelois!

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Commentaire personnel: Si l’on m’avait prédit il y a cinquante ans, lorsque j’ai refusé de porter une arme au service militaire qu’à 70 ans, j’allais passer un après-midi à regarder des gars tirer avec de vielles armes en mettant des protections auditives (merci les tireurs de m’avoir protégé les oreilles!), j’aurais sans doute répondu Jamais!
Pourtant, j’ai appris des tas de choses au stand de tir des Armes Réunies lors d’une commémoration historique.
Comme quoi rester curieux ne nuit guère.






