Ali promène ses roses de restau en bistrot

Depuis des décennies, un personnage hante les nuit de La Chaux-de-Fonds. Armé d’un bouquet de petites roses, il vend ses fleurs dans tous les établissements publics. Suivons-le.

Ali se lève tôt le matin pour aller acheter ses roses – les invendus du jour précédent – dans un centre commercial. Puis il rentre chez lui où toutes les fenêtres sont fermées. En effet, il est du genre reclus, stores clos, peu de lumière. Il économise tout, y compris l’eau.

Des km à pied, ça use, ça use

Parcourant les trottoirs de la cité horlogère par tous les temps, Ali Ahmed est en général chaussé de solides molières qu’il affectionne. De mémoire de chauxois·e, personne ne l’a jamais aperçu en sandale.

Seule certitude, il a dû user des dizaines de paires de godasses à force d’arpenter son vaste circuit de cafés/restaurants/bar/boîtes de nuit.

Vrais ragots et faux racontars

Les spéculations les plus farfelues courent à son sujet: il serait riche et volerait first class en avion lorsqu’il va retrouver les siens au Pakistan. Il serait très macho, voire violent avec les femmes. Il aurait une maison dans son pays. Il entretiendrait une large famille.
Ces rumeurs sont invérifiables, d’autant plus que le bonhomme n’est guère causant.

D’aucuns prétendent que vendre des roses serait une injonction karmique, Ali aurait quelques méfaits à se reprocher. Bref, son destin est de se racheter en vendant des fleurs symbolisant la passion et la beauté.

Mystique des roses

Entre douceur des pétales et dureté des épines, fleur sacrée chez les Persans, sa couleur rouge descendrait du sang d’Aphrodite, elle rappelle la Vierge Marie, etc., etc.

Une littérature nourrie de chiffres accompagne cette cousine civilisée de l’églantine. Une rose? C’est le coup de foudre, éclair fulgurant qui bouleverse tout. Deux roses? Il s’agit de se réconcilier, une invitation au pardon.
Pour une demande en mariage, il faut 12 roses, pas une de plus, ni une de moins, même si les fleuristes prétendent qu’il faut un nombre impair de fleurs pour composer un beau bouquet. La douzaine peut aussi signifier la gratitude infinie. 24 roses font savoir qu’on est en pensées avec l’être cher 24h/24.
Pour une promesse de fiançailles, 36 roses blanches sont de rigueur. Les passionné·es n’hésitent pas, iels commandent 36 roses rouges, pour manifester leur amour brûlant. Quant aux amoureux transis, il faut casser sa tirelire et acquérir une brassée de 101 roses pour signifier «je suis fou de toi».

Dans ce cas, on ne passera pas par Ali…

Renseignements spartiates

Le reporter de 1000METRES.CH a tenté à plusieurs reprises de l’interviewer. Impossible le soir, trop occupé Ali fuit en marmonnant: «travail, travail».
À propos boulot, ne cherchez pas à causer avec lui un vendredi ou un samedi soir, son activité professionnelle l’occupe tellement mentalement qu’il ne prononce même pas un mot.

Un soir, Ali devant le restaurant de l’Hôtel-de-Ville

Croisé tôt un matin, gros bouquet de roses emballées à la main, il a fini par donner devant sa boîte aux lettres quelques informations au compte-goutte.
Il aura 65 ans dans trois ans. Déduction: vu cette façon d’annoncer son âge, il attend avec impatience sa rente AVS.

Vêtements tout terrain

Parfois, des gens bienveillants lui donnent des habits. Il a aussi reçus des fringues via les dames du troc de la rue Fritz. Ainsi, plusieurs hivers de suite, on l’a vu se balader avec une veste de ski d’une grande marque horlogère.
Alors qu’il n’a certainement jamais mis les pieds sur des lattes⛷️.

Un vrai commercial insistant

Difficile de lui échapper lorsqu’on est assis dans un troquet. Devant une chope, un café, une coupe de champagne ou un assiette bien garnie voire au fumoir de l’Origali, il agite son bouquet sous votre nez.
Car Ali entre partout, qu’il pleuve ou qu’il vente. Opiniâtre, voir insistant, il ne recule devant aucune tablée, même si on l’a déjà envoyé sur les roses des dizaines de fois.
Peut-être qu’il n’est pas trop physionomiste?

Le coup de la bouteille d’eau

Pour s’assurer que la rose vendue à ses clients d’un soir ne se fane pas illico, Ali va en général emprunter une petite bouteille vide à la restauratrice ou au barman. Il la rempli d’eau et revient à la table de sa clientèle triomphant, sourire aux lèvres, avec son trophée aquatique salvateur.

En plein travail de persuasion

Puis il se rend à la table suivant, avançant sans relâche son bouquet sous le nez des convives, qui loin d’être surpris, refusent ses végétaux la plupart du temps, à moins d’être touristes ou bien lunés ce soir-là.

J’ai dû acheter deux ou trois fois une rose au gaillard. Elle n’a pas durée une semaine, peu importe; sur le moment j’ai eu l’impression de faire un geste en sa faveur et puis, mon grand-père m’a appris qu’offrir des fleurs ne fait de mal à personne.