Lionel Baier: «J’adore le Jura, la Suisse différente»

Cinéaste établi, scénariste, ce Vaudois monté à Paris livre ses réflexions sur l’arrogance des élites, le rôle des cafés à La Tchaux et le creuset qu’est la famille. Entretien.

De passage au cinéma ABC début février dans le cadre de 1000 fois le Temps, Lionel Baier est venu y présenter son dernier film La Cache. Nous avons alors convenu d’un rendez-vous téléphonique quelque peu repoussé par une panne de métro à Paris (cela n’arrive pas qu’à Lausanne les retards…)..
Durant l’attente, j’ai un peu schneuqué sur internet à propos de l’interviewé. Baier vient d’entamer sa cinquantaine qui s’annonce riche en activités.

Le centre de culture où Lionel Baier apprécie de présenter ses films

À en lire Evene/Le Figaro, son attirance pour les images qui bougent et parlent a été précoce: Lionel Baier connaît ses premiers élans filmiques dès l’adolescence. Préposé aux films de mariage et d’entreprise, il participe également à des concours vidéo. Parallèlement à ses études de lettres à l’université de Lausanne, il trouve un poste de placeur dans une salle de cinéma en guise d’emploi étudiant. A l’écoute de son destin, il accepte de gérer la programmation du cinéma Rex à Aubonne.

À relever le portrait brossé par sa boîte de prod, Bande à Part films.
Là, le téléphone a sonné, cela m’a épargné de sonder les nombreuses mentions dépeignant le bonhomme sur la Toile.

Dialogue téléphonique

Votre premier passage à La Tchaux?

«Je ne me souviens pas précisément de mon premier passage à La Chaux-de-Fonds, peut-être avec mes parents  qui avaient des amis dans le Haut. Adulte, j’y ai présenté en 2000 le documentaire sur mon père, Celui au Pasteur, ça j’en suis sûr.»

La Tchaux, une autre Suisse

Lors de notre brève rencontre au café ABC, vous m’avez glissé, être fan de la cité horlogère. C’est assez rare pour que l’on creuse. Quoi de particulier ici?

«J’adore le Jura, la Vallée de Joux, Les Rasses, La Brévine. C’est une Suisse différente, qui incarne. Un coin de pays qui n’a pas l’arrogance genevoise ou zurichoise, gros comptes en banque, grosses bagnoles, la Suisse que je n’aime pas. On vit ici une forme d’ouverture, à retracer selon moi, aux nombreux immigré·es et frontaliers, à la proximité de la France. Voilà une Suisse étonnamment plus vivable, plus cosmopolite.»

Le café-cinéma ABC vous rappelle le Rex de vos débuts?

«Ça se ressemble certes, et comme cinéaste je suis surpris de voir comment le public répond présent. Il y a toujours un peu de monde. Il est pas facile de monter à La Chaux-de-Fonds avec quelqu’un qui ne connaît pas l’endroit, on change de train, on arrive dans l’ailleurs.»

Valeur des voyageurs de passage

«S’y ajoute la crainte diffuse de n’avoir que trois chats dans la salle. Et souvent, bonne surprise, le public est là. Il est venu rencontrer acteurs ou réalisateurs, les questions fusent, intéressantes, parfois des discussions nourries démarrent.
À La Tchaux, les gens sont contents que vous soyez là.

Pour moi, il est étonnant de constater qu’autant de personnages d’envergure soient passé par cette ville, au Club 44 ou au TPR, ainsi qu’à la Salle de musique.»

Culture du bistrot

«Question ambiance ici à La Chaux-de-Fonds, c’est un peu comme en Angleterre, avec les pubs. C’est sans doute né lorsque les appartements étaient mal chauffés, le café devenait pour ainsi dire une pièce additionnelle, annexe de la maison. On sort pour se retrouver sachant qu’il y a un endroit où on connaît du monde, où les gens s’apostrophent.

Intérieur du café-théâtre-cinéma ABC

Cela crée une convivialité, un espace public/privé, un salon général où l’on est à l’aise, chez soi. On se frotte aux autres plus aisément.
Si ça s’est un peu perdu, cela reste un phénomène de petite ville que j’ai observé ailleurs, dans des bars british ou des brasseries belges.»

Culture de la famille

La famille et son passé occupent une place récurrente dans vos films. Ramuz montrait les Alpes, dans la même veine 100 ans plus tard, vous creusez la géologie clanique. Une famille moderne, c’est quoi?

«L’idée de la famille est forte, c’est la première cellule sociétale que vous rencontrez à la naissance. Maintenant, avec la résurgence néo-conservatrice voire très droitière, les tenants de ces tendances confisquent la famille, elle deviendrait leur chasse gardée en quelque sorte. Avec la famille unie jamais divorcée, qui va unie à l’église, régulièrement avec ses enfants.
Alors que la famille est multiple, atypique. comme dans mon dernier film La Cache, où la famille Boltanski ne joue pas selon les normes admises.
La famille est un espace à réinvestir, un thème à reconquérir. Certes il y a la famille du sang , mais s’y limiter revient à méconnaître la familiarité pratiquée avec des amis, des cousin·es éloigné·es, ou des voisin·es apprécié·es. Lorsqu’on est pas en représentation, que vous pouvez être vous-même.
Bine entendu, il faut réussir à se libérer de sa famille, avoir des gens qui vous aident à faire ce pas. Cependant, la famille reste une chose formidable, un espace d’apprentissage indispensable.»

S’unir avec des gens disparates

Pourquoi avez-vous fondé Bande à Part Films Il existe d’autres groupements tels Climage ou Dschoint Ventschr. Quelle spécificité prônez-vous?

«Fondée en 2009, c’est une maison commune. On se connaissait depuis longtemps, Jean-Stéphane Bron et moi depuis les années 90 par exemple.
Le but était de protéger nos films, en maintenant le contrôle sur la pellicule on parlait alors d’avoir «accès au négatif». En effet, si une boîte de production fait faillite, on perd physiquement son film.
Le facteur solitude a aussi joué un rôle dans la naissance de Bande à Part Films. Lorsque vous créez un film, vous êtes seul dans votre pratique du cinéma. Dans ce milieu, sin on rencontre beaucoup d’acteurs, on ne croise pas souvent d’autres réalisateurs ou réalisatrices. En outre, en se mettant ensemble, on gagne des contacts, un réseau, on met en commun nos ressources. Et on se confronte.
Il ne faut pas s’unir avec des gens qui vous ressemblent. Chez Bande à Part Films, personne ne fait la même chose, chacun a ses spécificités.»

Le réalisateur suisse Lionel Baier ©Claude Dussez

Vous passez plus de temps en repérage, casting, tournage, ou à rameuter des sous?

«Malheureusement on passe plus de temps à remplir des pages pour justifier son objectif, à envoyer des demandes, à rédiger des dossiers, à formuler des remaniements de scénario qu’à faire concrètement un film.
C’est normal, comme il s’agit de gros budgets, il faut s’assurer que le film va pouvoir se faire . Et voilà pourquoi j’y passe beaucoup de temps.»

Vous vivez entre Lausanne et Paris, vous créchez dans quel quartier à Paname?

Je vis dans le XVIIIe, entre Barbès et la Goutte d’Or. Comme directeur du département de la réalisation à la Femis, je suis souvent sur place. J’ai 17 ans d’aller et retour entre les capitales vaudoise et française. En fidèle du TGV, j’y travaille, c’est une pièce supplémentaire pour moi.»

On vous a vu jouer dans Comme des voleurs (à l’est). Lionel Baier acteur, c’est fini?

«Dans mes propres films, sans doute. Ce n’est pas mon métier. Je fais de brèves apparitions chez les autres.»

Merci pour cet entretien et au revoir à La Chaux-de-Fonds.

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Pour en savoir plus sur ce grand bonhomme des images:

Dans une interview croisée avec l’acteur Adrien Barrazone dans Le Temps, Lionel Baier confie avoir passé son enfance vers Yvonand, dans le Nord vaudois. À lire pour mieux comprendre comment il filme, comment il aime et où il rêve d’aller voyager.

Lionel Baier ©Ulysse del Drago