Maurice Favre: l’homme ordinaire derrière le grand personnage

En 324 pages de réflexion, le citoyen Favre, pionnier du Musée d’Horlogerie, commente le quotidien. Morceaux choisis révélés par les Archives de la vie ordinaire.
Pour celles et ceux qui situent encore Maurice Favre dans l’histoire de La Chaux-de-Fonds, ce fut une découverte. On pouvait se souvenir de l’homme public qui marqua fortement cette histoire; mais on ignorait l’homme ordinaire qui vivait les événements du monde au quotidien. Or de 1929 à 1958, il a commenté ces événements dans des carnets récemment déposés aux Archives de la vie ordinaire (AVO). Des extraits ont été présentés en lecture publique, samedi 15 novembre à la Bibliothèque de la ville; ils en auront fait sursauter plus d’un!

Le précieux «Contrôle»
Qui était Maurice Favre (1888-1961)? On retiendra d’abord le rôle qu’il joua, de 1950 à son décès, comme président du Conseil d’administration au Bureau de contrôle des ouvrages en métaux précieux. Ce Contrôle, rappelons-le, protège la qualité de la production horlogère depuis le début du XVIIIe siècle, renforçant son rôle par la suite. Indispensable pour une ville dont l’activité économique en avait fait une Métropole horlogère. Maurice Favre dira que «La Chaux-de-Fonds et son Contrôle, c’est tout un».
Car le Contrôle a largement financé les écoles, les musées, la Bibliothèque, la Salle de musique. Maurice Favre, s’intéressant à tout ce qui assurait le rayonnement de la ville, a perpétué ces engagements, en infatigable et subtil négociateur. La Chaux-de-Fonds lui doit donc beaucoup: elle l’a fait bourgeois d’honneur en 1954, distinction qui n’avait plus été décernée depuis 1912.

Fustiger ceux de l’autre bord
Mais que pensait l’homme Maurice Favre, en lui-même, de tout cela? On le découvre dans ses Carnets, où il notait toutes les réflexions que lui inspiraient les événements, qu’ils soient locaux, nationaux ou mondiaux.
Remis par Sylvie Favre, petite-fille de Maurice, aux Archives de la vie ordinaire, ces carnets ont été retranscrits par son président David Jucker, historien et ancien professeur: 324 pages de commentaires, non de l’homme public mais du simple citoyen.
La gauche «fantoche»
Première question: Maurice Favre était-il de gauche, à l’image de la majorité politique installée en ville depuis 1914?
Clairement non. Il écrit, en 1934, alors que les socialistes cherchent à «accaparer» la fête du 1er-Mars: «Pauvres fantoches, plus orgueilleux que méchants! Après les faillites successives, en Italie, Allemagne, Autriche, Australie, Angleterre de leur système, il faut vraiment être bouché à mitraille pour ne pas vouloir s’apercevoir qu’il doit manquer quelque chose à leur combine».
1940, les craintes des Juifs
En 1936: «Le Conseil fédéral a pris des mesures contre le communisme et sa propagande éhontée! Toute cette clique de fainéants et de jobards verbeux aura, espérons-le, un peu moins de facilité à faire sa propagande que jusqu’ici».
En 1937, c’est l’arrivée des congés payés: «Il faut aller avec son temps (mais) ce n’est pas résoudre la question sociale que de réduire les heures de travail, payer des vacances et même augmenter les salaires, car en définitive qui paye, sinon le consommateur?»

Juillet 1940, l’Allemagne occupe la moitié de la France: «Dans le monde juif, on craint… encore plus que d’habitude. On a peur de tout, avec certaines raisons peut-être, exagérées, me semble-t-il». Décembre 1942: «En ville, la tension entre sémites et antisémites se confirme tous les jours, je trouve qu’on exagère de tous les côtés, mais les juifs sont tout de même un peu trop chatouilleux».
Rien sur la Shoah
Curieusement, Maurice Favre n’a aucun mot en 1945 sur la Schoah et sur les camps de concentration qui viennent d’être libérés. En revanche, il s’intéresse à l’Italie, qui quitte les champs de bataille après avoir été partout soutenue par l’allié allemand.
En 1943: «Voilà l’Italie hors de combat, sans avoir semble-t-il combattu bien fort (…) A vrai dire, le peuple italien est trop indolent et paresseux pour faire un effort aussi prolongé que celui de la guerre, mais ce n’est pas reluisant au point de vue moral et comme garantie pour l’avenir».
Rien sur sa famille
On le voit, l’homme est de droite, mais «à la chaux-de-fonnière», c’est-à-dire sensible aux questions sociales. Simplement il ne croit pas aux idéologies, qu’elles soient de tendance communiste ou fasciste: il prône le pragmatisme, l’efficacité et le bon sens.

Un deuxième constat s’impose à la lecture des Carnets: il ne parle jamais de lui, ni de sa famille (marié en 1924, il a eu deux garçons). En revanche, il évoque beaucoup de culture, notamment la peinture.
L’ami Charles Humbert
Parmi ses nombreux amis figure au premier plan le peinte Charles Humbert, qui venait souvent manger chez lui. Lorsque celui-ci perd son épouse en 1929, Maurice Favre écrit: «Cette année (…) reste marquée d’une grosse pierre noire, car c’est le 22 août qu’est morte Madeleine Humbert Woog. Ce coup terrible pour Humbert l’a laissé des mois et des mois, sans envie de travailler. Il a complètement abandonné ses pinceaux, à un tel point que tous ses amis en avaient grande et grosse inquiétude. Heureusement qu’il s’est repris et a retrouvé son talent et son plaisir au travail. Chez lui cependant, quelque chose de très fort, mais très délicat est brisé».
Des “idées nouvelles”
Le Corbusier n’apparaît qu’une seule fois, en 1933: «Il est venu enterrer sa tante Pauline, il a naturellement vu Humbert et lui a rempli les oreilles d’«idées nouvelles». Il exècre les juifs de La Chaux-de-Fonds qui selon lui ont saboté le caractère des gens du pays et contaminé ceux-ci. Il adore par contre ceux de Moscou, pour qui il a travaillé à l’œil. Selon lui, il faut tout abattre, pour reconstruire (…). Il est toujours par les grands chemins, et n’a pas le temps de rien approfondir. Il a du goût, du culot (monstre), s’adapte facilement parce que sans attaches, adapte encore plus facilement les idées nouvelles».
Une réelle empathie
Sur le professeur et écrivain Jean-Paul Zimmermann, Maurice Favre montre beaucoup d’empathie: « Zimmermann s’est fait pincer, en délit d’homo-sexualité. Le gymnase en est tout bouleversé. C’est bien dommage et curieux en même temps que ce garçon si brillant conférencier, si parfait pédagogue et d’une érudition rare et intelligente, soit affecté d’un défaut si capital». Il se proposera de l’héberger, sans succès.
Acquitté et réintégré au Gymnase mais licencié après une nouvelle incartade, Zimmermann mourra en 1952 bourré de barbituriques.
Le gros manteau d’hiver
Signalons en passant la Fondation Maurice Favre, dédié à perpétuer son action. Elle poussé à la roue pour créer le Musée International d’horlogerie Laissons le dernier mot à son épouse Jeanne qui, dans son agenda, écrit lors du décès de Maurice le 21 juin 1961: «Il est beau comme s’il dormait. Des couronnes, des gerbes, des fleurs, partout, partout. Mon pauvre chéri. Comme je l’aimais. C’est horrible de vivre sans lui». Le lendemain: «Jour déchirant. Il faut le donner. Au crématoire, discours réconfortants, musique du Conservatoire. Je suis abrutie».
Et, le 2 octobre: «Donné le gros manteau d’hiver de Maurice à un aveugle».
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Anecdote leste

En public, Maurice Favre pratiquait un humour qui ravissait les convives. On le trouve peu dans ses Carnets, à part cette anecdote qu’il relate le 20 février en 1947: «Aussitôt à table, la conversation roule sur la musique, et Charles Humbert raconte: «L’autre jour au couvent, une dame se tapait sur la cuisse droite lorsqu’on jouait Schubert et sur la gauche lorsqu’on jouait Chopin. Intriguant. Son voisin s’informe ce que cela signifie?
– «Si vous voulez m’accompagner chez moi», dit la dame, «vous aurez l’explication».
Arrivés au domicile, la dame se retire un instant et revient habillée d’un peignoir. Elle l’entrouvre et sur chaque cuisse montre le portrait de Schubert et de Chopin.
– «Chaque fois qu’on joue de la musique de l’un ou l’autre de ces musiciens, je porte ma main sur l’une des cuisses».
– «Et au centre?», demande le monsieur!
– «C’est Ansermet» (le chef d’orchestre Ernest Ansermet portait la barbe)
– «Vous permettez que je lui offre un cigare?».




