Connaissez-vous La Ghoul?

Ni film d’horreur, ni usine électrique, c’est une installation des fameux frères Décosterd, maîtres des sons et des mouvements. Sous la plume acérée de Daniela Droguett, ça balance.
Diptyque 1
Bonjour, cela faisait quelques temps que nous n’avions pas de nouvelles de Cod.Act. Alors, sur une gentille demande du rédacteur Dudu, je suis allé à leur rencontre. En ligne, faute de temps pour se retrouver autour d’une table.

Entretien avec André et Michel Décosterd (23 juin 2025).
Daniela: Une première question «brise-glace». Qu’avez-vous vu récemment qui vous a donné envie de faire des choses, stimulé, ou fasciné, interrogé, intrigué?
André: J’ai redécouvert récemment le travail du compositeur suisse Beat Furrer. Je le trouve absolument fascinant — son univers me scotche littéralement.
Ce qui me stimule particulièrement, c’est sa manière de composer: sa façon de travailler la matière sonore évoque une approche semblable à une approche électroacoustique, alors même qu’il utilise uniquement des instruments acoustiques. Il parvient à générer une énergie, une densité, des effets de tension qui rappellent ceux que l’on trouve dans la musique électronique — mais avec un orchestre.

Tu connais Beat Furrer?
Beat Furrer « Aria » (1998-99) for soprano and Ensemble
Daniela: Oui et je dois dire que je suis pas très fan, c’est un peu trop « intello » pour moi.
Mais je vois ce que tu veux dire quand tu parles d’instrumental qui fait un peu électronique, cela donne cette impression sonore, oui.
André : Oui, c’est dans les textures. Il arrive à créer des sortes de noyaux énergétiques. Pour moi, ce n’est pas du tout intellectuel. C’est vraiment des espèces de matières qui se repoussent, qui s’attirent, incroyable. Et surtout, je trouve incroyable de réussir à exprimer ça sous la forme de partition, parce qu’après, c’est interprété. Et que ce soit si vivant et d’une certaine souplesse.
Michel : «Aria», c’est une marque de guitare, ça, non?
André : Comment ? Ouais, je ne sais pas … (ndlr: en effet, Aria est une marque de guitares…)
Découverte acrobatique
Michel: J’ai découvert en ligne un performeur – acrobate – danseur, Yoann Bourgeois.
Yoann Bourgeois « Fugue / trampoline » (2016)
C’est un gars qui se laisse tomber dans un trampoline et par la force de rétroaction, il arrive à remonter. Il est au bord du trampoline, il se laisse tomber, puis il remonte à la verticale sur le bord rigide du trampoline. Puis pareil sur un escalier de près de 2m50 de haut. Il tombe, il remonte, donc il se redresse, il arrive juste à la limite de la marche et il arrive à se mettre vertical et c’est extrêmement fin.
Donc, tu as vraiment un effet de mouvement perpétuel qui semble sans effort, sauf que le gars, il est hyper fort, dans le contrôle de sa musculature et de l’impulsion qu’il donne au bon moment. En fait, ça m’a touché parce que c’est assez en relation avec les recherches que je fais sur le mouvement. Ce ne sont pas des mouvements d’impact, mais des mouvements liés à des phénomènes inertiels. C’est-à-dire des systèmes liés sur l’inertie, sur l’accélération, pour certaines, centrifuges, des forces gyroscopiques. Des forces qui sont liées à des accélérations des systèmes inertiels relatifs aux lois de Newton.

Physique du mouvement
On a ici la gravité, l’inertie, on a les équilibres précaires, on a la conservation d’énergie, tout ce condensé de la physique du mouvement sont vraiment incarnés dans cette perfo. C’est physique, il n’y a pas de rôle, pas de jeu d’acteur.
Mais c’est tous ces phénomènes que tu retrouves aussi dans le patinage artistique, dans les acrobaties du cirque, dans les arts suspendus qui sont liés à la gravité. Où il n’y a pas de frottement, enfin, tu as des super beaux phénomènes qui ne sont pas du spectacle. Voilà, ça, ça, ça, c’est un truc qui m’a beaucoup plu.
Daniela: En fait, si je résume, l’un et l’autre vous avez eu une fascination récente pour des éléments qui sont, soit des sons ou des mouvements naturels, mais qui, étonnamment sont en référence à la machine, qui rappelle le son ou la mécanique de la machine.
Michel: C’est ça. C’est vraiment les forces de la nature.
Le geste humain lié à des forces de la nature, c’est vraiment ça.

André: Je travaille actuellement sur un projet en réalité virtuelle (VR). Ce qui m’a immédiatement captivé chez Beat Furrer, c’est son langage compositionnel: il parvient à organiser les instruments acoustiques de manière à créer des textures et des structures sonores qu’on pourrait associer à la musique électroacoustique.
La VR telle qu’on la crée, nous plonge dans un univers entièrement construit, virtuel, dominé par l’image et le son synthétique. Dans ce contexte, l’introduction d’instruments acoustiques n’est pas évident. Et c’est précisément là que la musique de Furrer me semble entrer en résonance: elle offre une passerelle naturelle entre l’acoustique et l’électronique, entre le tangible et l’immatériel.
De l’IA et des règles simples
Daniela: Tout le monde parle en ce moment de l’intelligence artificielle et d’applications. Avez -vous eu l’occasion de tester l’intelligence artificielle ou d’autres applications issues de l’apprentissage de la machine? On va dire, là où il s’agit de nourrir la machine pour lui apprendre à travailler pour nous?
André: Nous avions déjà expérimenté l’intelligence artificielle dans le projet Uperqut. Pendant huit mois, nous avons collaboré avec un ingénieur de la HEArc qui terminait son master. Ensemble, nous avons tenté de développer un dispositif d’apprentissage non supervisé, permettant à nos deux créatures de découvrir par elles-mêmes des stratégies de combat.
Notre objectif était alors de définir des règles simples mais efficaces, afin de rendre leur entraînement possible et autonome.
On s’intéresse beaucoup à l’IA.

Dès la semaine prochaine nous aurons un stagiaire qui vient pour d’un mois chez nous. Il est ingénieur en robotique et on va développer aussi avec lui un dispositif de captation avec reconnaissance d’objets, de matérialité, etc.
Michel: On a toujours été un petit peu observateurs des technologies informatiques. Mais nous n’entrons pas dans ce domaine en tant que programmeurs. Par contre, on a collaboré avec des gens forts qui ont bossé sur nos dispositifs.
Des projets, une première en plein air
Daniela: Sans indiscrétion. Vous avez déjà une idée en tête de la collaboration que vous allez faire avec le stagiaire. ? Est-ce qu’il viendrait par hasard pour filer un coup de main sur un projet pour Capitale culturelle Suisse?
André: Notre stagiaire va en effet travailler sur un projet pour la ville.
Mais sans savoir en même temps si ce projet sera réalisé pour Capitale culturelle.
En tout cas, c’est un projet qui nous intéresse, un projet assez complexe et donc pour lequel il y a tout-à-fait matière à travailler avec notre stagiaire. Notamment pour la captation de mouvements.
Et puis, c’est nouveau pour nous, c’est aussi une pièce pensée pour le plein-air.
Donc avec des contraintes particulières.
On l’a soumis à la ville (de La Chaux-de-Fonds ) et puis, au comité de CCS. On attend.
Daniela: J’ai envie d’en savoir un peu plus. Vous êtes en train de préparer un gros coup?
Pour vous, c’est un nouveau défi, c’est l’espace public. Souvent, vous avez un public, un peu captif, dans des musées ou dans des espaces de performances. Là, ça va être un public lambda. C’est un public que vous ne connaissez pas tellement non plus. Nouveau challenge?
Michel: Ouais, ça, c’est cool.
Mais ce ne sera pas une œuvre en mouvement en permanence. Comme pour plusieurs de nos pièces, il faudra l’actionner à des moments particuliers. La pièce est immobile, mais elle vit quand même : elle fait du son. Mais quelquefois par jour, elle s’active. Le public pourra entrer à l’intérieur, et ça, c’est aussi une nouveauté pour nous. Le public pénètre dans l’œuvre . C’est en quelque sorte un pavillon. Que le public passe à proximité et s’interroge c’est assez nouveau aussi.
Daniela: Un pavillon? Wow, vous avez des ambitions vénitiennes!
On veut voir ce truc, on veut le voir. Une autre pièce récente qu’on pourrait voir en région romande ? The Ghoul par exemple?
Michel: En Suisse, l’idéal pour présenter The Ghoul, ce serait le Festival des marionNEttes. Peut-être pour l’année prochaine?

Daniela: Quel est le rapport entre The Ghoul et une marionnette?
Michel: The Ghoul c’est vraiment un monstre, un mort-vivant.
Nos machines sont généralement bien accueillies au Festival des marionNEttes. Mais là elle est encore plus… marionnette, parce qu’elle est tendue à des élastiques qui l’agitent, donc c’est vraiment une bête proche d’une interprétation de la marionnette.
Parce que c’est une «bête à fil», articulée sur des fils également.
En fait, comme il y a des élastiques, on doit la confiner – pour pouvoir tendre les élastiques, pour pouvoir lui donner à une forme en trois dimensions – entre trois murs.
On la présente, comme une œuvre in situ. Elle peut vraiment s’adapter à l’espace.
André: Ça permet aussi de trouver toujours la meilleure combinaison, aussi au niveau des types de mouvements. Comme l’idée, c’est d’accrocher toujours différemment, au final, elle va bouger différemment et puis on va lui donner une autre façon de s’exprimer.
Daniela: Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez dire, en profitant du fait que les lectrices et lecteurs de 1000metres.ch sont un public très varié mais principalement chaux-de-fonnier?
André: Précisons qu’on sera l’an prochain à Art Môtiers. De juin à septembre.
Nous serons dans un contexte extérieur, plutôt dédié à la sculpture et autres. Et nous apporterons le son, entre autres. Ce sera une pièce inédite réalisée pour Art Môtiers.
Daniela: Voilà! Comme ça c’est simple: il faudra aller à Art Môtiers en attendant CCS ou une autre opportunité.
Daniela Droguett Fernández
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Pour en (sa)voir plus: codact.ch

Pour piger, en deux temps, le processus créateur des frères Décosterd et l’approfondir.
D’autres vidéos furent diffusées pour célébrer le Grand Prix suisse de musique 2019 décernées aux deux artistes.




