Un beau jour de printemps, rencontre sur la terrasse du Coin avec Florian Candelieri pour partager son expérience d’homme adepte du don vivant libre. Portrait d’un SDF par choix.
Hoël: Bonjour Florian, comment vas-tu?
Florian: Je vais bien Hoël, merci beaucoup de m’avoir proposé de faire cet article incroyable.
Hoël: Tu es SDF, que penses-tu du regard que les gens peuvent avoir sur ta condition?

«Le choix de la liberté»
Florian: Il peut y avoir tous les types de regards. Moi j’ai eu des regards méprisants qui font penser que je suis un parasite, parce que du coup je ne travaille pas et je ne fais pas comme tout le monde à vouloir gagner de l’argent, à avoir une carrière… J’ai fait le choix de la liberté pour avoir mes journées pour faire ce qui me rend heureux. Donc ça peut être du mépris.
Beaucoup de gens m’envient finalement, parce qu’évidement je suis beaucoup plus libre qu’eux. Tu vois, chaque jour, j’ai pas d’obligation concernant le travail.
Il y a le regard de mes parents qui ont peur, normalement ils ne comprennent pas trop. Mais là, ça va, car ça fait dix ans que j’ai fait ce choix, mais au début, c’est vrai qu’ils ne comprenaient pas. Ils disaient «Mais qu’est-ce que tu vas faire à la retraite, comment vas-tu vivre, comment vas-tu manger? Tu vas finir sous les ponts! Ce n’est pas possible de faire ce choix là!»
Mes parents viennent d’une époque où en fait, c’est inimaginable de faire ce choix.
Hoël: Du coup, parmi les SDF, vous faites tous un peu un choix ou il y en a qui sont obligés?
Florian: Je ne pense pas. Je ne connais pas d’autres personne qui ont fait le même choix que moi en Suisse, dans mon parcours j’ai pas mal voyagé, j’ai bourlingué de par le monde. C’est d’ailleurs en voyageant que je me suis rendu compte que ce mode de vie était possible.

Le nomadisme, un art de vivre
En effet, au cours de mes déplacements, j’ai rencontré beaucoup de personnes ayant fait le même choix.
Choix de la vie nomade; tu vis avec ton sac à dos et tu as très peu d’affaires, tu existes au jour le jour en rencontrant des gens, en aidant par-ci par-là, en participant à des projets, en mendiant, enfin un mode de vie un peu bohème. En rencontrant ces personnes-là, je me suis dit «voilà ce dont je rêve au fond», c’est juste ce que je ne me permettais pas de vivre. À partir de cette prise de conscience, je me suis dit il faut que j’y aille, c’est ça qui m’appelle, qui me donne envie! Je sentais un sentiment de liberté, à l’intérieur.
J’ai testé le travail, mais j’ai le sentiment qu’on m’emprisonne!
Parce que c’est régulier, tu as des horaires. Chaque jour, tu dois y aller, tu as des tâches précises, enfin tout! En bref, j’ai juste besoin chaque jour de pouvoir me lever, pouvoir décider de ma vie, en fait.
Hoël: Ça fait rêver! Comment se passe ton quotidien?
Florian: Je fais pas mal de permaculture, de jardin, notamment avec les jardins du Micélium, avec leur projet de créer une forêt comestible urbaine. L’idée est de préparer l’ère post-pétrole, de produire de la nourriture localement, donc en ville! Tout en étant le plus autosuffisant que faisable.
En tout les cas, essayer de produire le plus de nourriture possible. De penser à la biodiversité, à la nature. Je participe à des projets en tant que bénévole, on est en train de lancer une initiative fédérale pour des transports publics gratuits, car j’aime beaucoup cette idée de gratuité. Un modèle économiste au-delà de l’économie capitaliste.
Je fais également du bénévolat dans différentes associations, j’ai récupéré pas mal d’invendus alimentaires pendant un certain nombre d’années, beaucoup de projets autour de l’écologie, afin d’être en accord avec mes valeurs.
Hoël: Bravo. Comment se faire une place dans la société en tant que SDF âgé de 43 ans?
Florian: J’avoue que ce qui me manque le plus, c’est de la compagnie. Si d’une certaine manière, je me suis réalisé dans ce choix de liberté, je remarque tout de même que je suis tout seul les trois quarts du temps. Voilà qui m’attriste le plus.

Vivre à un autre rythme
Même si j’ai choisi ce style d’existence, il y a tellement de monde coincé dans le modèle métro-boulot-dodo.
Moi, je vis à un tout autre rythme. Il est exact que je me sens souvent décalé par rapport au reste de la société. Donc, il est vrai que ce n’est pas facile.
Pourtant j’y gagne peut-être plus, je veux dire que je suis quand même plus heureux de pouvoir mener cette vie, disons que ça me comble plus que de simplement essayer de m’intégrer dans ce modèle de société qui ne me va pas du tout, et qui m’userait, je pense.
Mon idéal serait que tout le monde fasse le même choix que moi comme ça je serais plus tout seul.
Hoël: Quel courage! Il y en a toujours eu, des SDF, non?
Florian: Oui, dans nos cultures, on parle de sans domicile fixe, mais je pense que dans certaines parties du monde, le nomadisme représente la norme! Tu vois, ici on est dans des modes de société sédentaires, où par la force des choses ou par un mouvement évolutif si on veut bien, on s’est sédentarisé, on s’est posé, on a commencé à cultiver des céréales, à avoir des endroits fixes où on vivait, et ça s’est développé sur des millénaires. Mais il y a encore des régions du monde où la norme est de bouger tous les deux-trois mois.

Ces gens ont par exemple, une yourte, ils la démontent et ils vont vivre ailleurs pour nourrir leur troupeau, parfois ils font une dizaine à une centaine de kilomètres, car ils bougent en fonction de l’herbage pour leurs bêtes. Ça me semble totalement hors cadre ou impossible ici.
Hoël: Ta situation s’améliore-t-elle d’années en années?
Florian: Ce que je recherche, c’est de la stabilité dans le mouvement. Autrement dit, je suis très content d’être libre et de ne pas avoir de loyer, de ne pas avoir d’endroits où je suis responsable si tu veux bien, qui pourrait m’ajouter des contraintes. Donc, pour le moment, je suis heureux et stable dans ce mode de vie mobile. Ca semble contradictoire, mais je suis très heureux de faire ça et il n’y a rien qui me motiverait de changer, redevenir sédentaire ou prendre un appartement.
«Travailler m’empêcherait
d’être en accord
avec mes valeurs»
En effet, je pense que ça me rendrait très malheureux. Entrer dans le monde du travail, cela restreindrait mon univers mental. Je n’aurais plus la liberté de me dire «Ah, ben… je vais récolter des fruits sur des arbres, je vais me balader en forêt ou je vais dans telle ville parce que je participe à tel projet bénévole». Justement, je suis en accord avec mes valeurs parce que je participe à tel projet écologique. Si je devais travailler normalement, ben en fait ça m’empêcherait de faire ça.
Hoël: Du coup, plus ça avance, plus ta situation te plaît!
Florian: Dun côté oui, je participe à des projets avec de gens; reste qu’une partie de moi est toujours très seule. Parce que je vois, je sens, je vis que l’ensemble de la société est ailleurs. Je ne sais pas vraiment comment l’exprimer… Bref voilà ma sensation.
Hoël: Mais où dors-tu, en foyer?
Florian: Non, je n’en ai pas besoin, je connais assez de monde d’accord de m’héberger. Quand je suis revenu de voyage il y a 12 ans, j’ai retrouvé des gens d’ici et ça marche.
En fait, j’étais parti en vadrouille m’étant dit: Oh, il y en a marre de la vie, de tout ce rythme métro-boulot-dodo.
En chemin, j’ai rencontré beaucoup de gens ayant fait le choix de vivre sans domicile fixe, de vivre plutôt en nomade, quelque part dans une vie aventureuse. Moi cela me convient.

Alors quand je suis revenu, je me suis dit: «Comment faire pour pouvoir vivre comme ça?» Après, j’ai rencontré quelques personnes, j’ai fait du bénévolat dans des associations, commencé à récupérer des invendus alimentaires à Partage. Cela m’a amené à connaître de plus en plus de monde, alors je n’hésitais pas à leur demander si je pouvais dormir chez eux et certaines personnes ont accepté.
Remplacer l’argent par le lien
Donc je dormais par-ci par-là! Ensuite, si tu veux bien, ben, tout s’enchaîne! Avec le bénévolat, on connait toujours plus d’individus et avec de bonnes connaissances, après, ça roule!
J’aime bien dire en gros j’ai remplacé l’argent par le lien social, la communauté. Je fonctionne comme on fonctionnait dans les sociétés premières, dans les sociétés avant qu’elles ne deviennent élaborées ou sophistiquées. Des sociétés où l’on imagine que tout devient marchandise.
Donc du coup, je dois t’acheter un truc avec de l’argent. Pourtant, cette contrepartie existe en quelque sorte autrement dans le don et le partage.
Dès lors, j’aide des projets bénévolement, je participe à différentes associations. En échange, je vis là où je vis, je dors là où je dors et je mange là où je mange! Ça me semble être totalement un mode de vie organique et en accord avec mes valeurs!
Voyager version sans argent
Hoël: As-tu quelque chose à ajouter?
Florian: Comme j’avais ce besoin de liberté, je me déplaçais. Ainsi j’ai beaucoup voyagé version sans argent, en allant au contact des gens, en leur parlant, en leur demandant à manger ou à dormir chez eux ou chez elles. Pour moi, il s’agit d’essayer quelque part de me relier à cette humanité, à ce qui nous rassemble, au fait qu’on soit tous des êtres humains, le langage du cœur!
* * *
La semaine suivante, on se retrouve comme convenu, au parc des Crêtets de La Chaux-de-Fonds, en vue d’aller faire des dons.
À partir de cet endroit, trois lieux possibles où se rendre: les carrousels, le magasin de la gare ou Denner. On décide d’essayer d’abord à la gare.
Face au don, la méfiance règne
Florian propose aux clients de leur payer leur courses, mais l’expérience n’est pas convaincante. Alors je choisis un produit dans un rayon, histoire qu’on ne soit pas venu pour rien et par respect pour la caissière. Florian fait de même et paye le tout.
On sort de la gare, on tourne la tête du côté des carrousels, pas trop de monde à qui offrir un tour de manège; on se dirige vers Denner. Arrivé devant la caisse, Florian commence de proposer aux clients qui se présentent de leur payer leur courses en les accueillant avec élégance.
Sur neuf personnes, quatre ont refusé, restant méfiantes face à cette démarche. L’une d’entre elles était d’avis «que la Suisse n’était pas le bon pays pour ça». Celles et ceux qui se sont laissés prendre au jeu ont bien apprécié le geste.
Quant à moi, j’ai trouvé cet instant magique et très inspirant.
En repartant, je demande à Florian comment il peut avoir tout cet argent pour payer les courses de tous ces gens, sa réponse est claire: «Pour pouvoir faire ça, il faut savoir demander».
Ou comment savoir demander de l’argent pour pouvoir en donner après.






