Blaise Cendrars était-il atteint du syndrome de stress post traumatique (SSPT), un trouble psychique longtemps demeuré tabou dans les armées?
La lecture de «La main coupée» et de «L’homme foudroyé» le laisse penser. Blessé au combat en Champagne (France) en septembre 1915, cet illustre écrivain a été amputé du bras droit. Il lui a fallu tout réapprendre avec son bras gauche, une fois retiré à la campagne, loin du bruit et de l’animation du milieu intellectuel et artistique parisiens fréquentés avant 1914.
La recherche d’un environnement calme est une attitude souvent observée chez les vétérans atteints du SSPT. Cendrars s’est aussi éloigné de sa famille géographiquement et émotionnellement. Voilà un indice supplémentaire : l’irritabilité, la colère, le repli sur soi chez les personnes souffrant de ce trouble psychique les conduisent parfois à des ruptures dans le couple et avec leur famille.
En 1925 et 1926, les romans «L’Or» et «Moravagine» ont rendu célèbre auprès du grand public ce natif de La Chaux de Fonds. Mais, Cendrars a confié plus tard dans une lettre à un ami, en 1931, ses difficultés à écrire, soutenant qu’il était atteint d’un sort que lui aurait jeté une vieille femme au Brésil au cours d’un de ses voyages là-bas.
La psychiatrie militaire était tâtonnante à son époque en comparaison avec les données acquises de la science de notre société contemporaine. Et surtout, le SSPT était tabou. Soldats, vétérans, ne pouvaient pas passer pour une mauviette auprès de leurs camarades et de leurs chefs en se confiant sur leur souffrance psychique. Ne sachant pas comment expliquer son mal à son entourage, Cendrars a certainement éprouvé un sentiment de honte, ressenti par beaucoup de vétérans atteints.
Il a porté un masque devant les autres:«…les premières horreurs de la guerre avaient déjà marqué nombre d’adolescents de flétrissures plus que des plaies béantes ou que des cicatrices, et j’avais vu plus d’un visage parmi mes jeunes camarades se fermer comme un masque sous un intolérable, un douloureux secret…».
La manifestation de son SSPT semble s’exprimer davantage lors de la deuxième guerre mondiale. Cendrars s’est engagé en 1939 “Chez l’armée anglaise” comme correspondant de guerre. Véhiculé en arrière-Front, les paysages qu’il a traversés dans le contexte de cette nouvelle guerre l’ont replongé dans le souvenir des combats de la première auxquels il avait participé.
La Débâcle en mai 1940 l’a sidéré: «Machin, truc, chose, tous morts, tous tués, crevés, écrabouillés, anéantis, disloqués, oubliés, pulvérisés, réduits à zéro, et pour rien…». Lui qui a combattu pour la France quelques années auparavant, qui y a laissé un bras, qui a ressenti la peur de mourir, tout cela pour revenir à la même situation: l’occupation du territoire français par les Allemands.
Le 14 juillet 1940, Cendrars a quitté Paris pour Aix-en-Provence où il y est demeuré jusqu’en 1948.Pendant 3 ans, son incapacité d’écrire malgré ses tentatives souligne l’ancrage de son trouble psychique. Chaque projet commencé n’aboutissait pas.
Il a retrouvé sa capacité d’écriture au lendemain d’une soirée passée en compagnie d’un autre écrivain et ami qui lui a suggéré d’écrire son expérience d’amputé de 1917. Avec «L’homme foudroyé» (1945) et «La main coupée» (1946), Cendrars a dressé le portrait de ses camarades de la Légion étrangère qui ont perdu la vie ou qui ont été gravement blessés, et il a surtout témoigné de son expérience de la peur de mourir: «…Un soldat qui n’a jamais eu peur au front n’est pas un homme. Je n’aime pas les juges des conseils de guerre qui envoient un homme à Biribiri pour une défaillance. Le soldat a le droit d’avoir peur».
Mais encore, à la lecture de la description de ses souvenirs, on découvre une autre composante du SSPT: les cauchemars: «Quand je pense aux quelque deux cents types que j’ai vus défiler dans mon escouade […] ils m’apparaissent encore dans mes songes avec leur corps meurtri et tout sanglant, et poussant des cris horribles…».
Un critique a écrit que Cendrars était «un homme foudroyé par l’alcool». Le recours à la consommation d’alcool, de manière addictive et à visée anxiolytique, a été partagé par de nombreux vétérans pour atténuer leur souffrance psychique.
En définitive, on peut soutenir l’hypothèse selon laquelle Cendrars a souffert du SSPT. L’intérêt de cette hypothèse réside surtout dans l’affirmation que son handicap psychique a pu être surmonté par l’écriture c’est-à-dire le récit du souvenir des faits traumatiques.
En effet, l’examen de la suite de son parcours de vie, tout comme la lecture de ses ouvrages postérieurs à 1946, ne font plus apparaître les indices reflétant les composantes de la symptomatologie du SSPT.
Jasna Stark, présidente de l’ONG CIMFA






