Un petit manuel de mon biotope musical, ou un hommage à là d’où je viens

Lugano, 17 septembre 2021, remise des prix suisses de la musique. L’un des lauréats, chaux-de-fonnier d’origine, prononce un discours qui a fait le buzz sur les réseaux. En voici un extrait : Un petit manuel de mon biotope musical, ou un hommage à là d’où je viens

Prenez une ville un peu isolée dans la nature, mais connectée de manière
pas trop foireuse au réseau national de communications publiques. Faites
en sorte que les loyers restent bas. Évitez les cuisines agencées et les
carrelages chers, les écoquartiers flambants neufs. Laissez les friches
être des friches, laissez tout ce qui vous semble flou rester flou.
Laissez les artistes décider de leur taux de professionnalisme,
n’oubliez pas de donner quelques ronds de temps en temps aux
organisations que vous classez dans la catégorie “amateurs”. Laissez les
bars jouer de la musique fort, très fort, même si cela fait mal aux
oreilles. Tolérez les associations qui organisent des concerts et
servent des bières en canettes à prix libre qu’elles achètent chez
Denner, laissez-les préparer des sandwichs sans plan de travail en inox
ni séparateur de graisses. Suggestion : donnez aux rues le nom des
personnes qui depuis 20 ans prennent des amendes pour tapage nocturne ou concert illégal, parce que c’est elles qui ont contribué à garder vos
artistes préféré·e·s dans le coin. Laissez les artistes se réunir dans
des caves, des garages, des entrepôts délabrés pour faire de la musique,
celle qui leur plaît, même si l’affectation officielle n’est pas
rigoureuse au sens de la loi. Laissez ces personnes bricoler dans leur
coin, surtout donnez-leur le temps de développer quelque chose même si
au début cela risque de bien craindre et de ne pas trop vous plaire.
Bien sûr qu’avec mon petit manuel un peu fragile, vous générerez pas mal
de groupes “punk-à-chien” sans message précis, ou beaucoup trop
politisés, qui vous ennuieront. Mais je suis sûr et je vous garantis que
dans le tas vous trouverez des artistes à qui donner des prix comme
celui-ci et qu’elles et ils vous en seront très reconnaissant·e·s, au
moins autant que moi.

On repère ici un « cliché » séduisant pour La Chaux-de-Fonds, cité hors du monde, avec une effervescence culturelle singulière qui fait, semble-t-il, l’admiration loin à la ronde. Ce n’est pas pour rien que l’idée de faire de cette ville la première « capitale culturelle suisse » en 2025 a germé dans certains cerveaux suisses qui, de Zurich à Nyon en passant par Berne, sont tentés d’expérimenter un concept qui existe depuis belle lurette au niveau européen. Pourquoi pas, du moment que cela permet à La Chaux-de-Fonds de conserver son aura de ville atypique, déjà flagrante avec son label Unesco, son style Sapin, sa place hénaurme des Six-Pompes et, bientôt, d’accueillir le plus « grand bar à jeux de Suisse » !