Sur les traces de sulfureuses sorcières

Voyante ou magicienne, fée ou démone, la sorcière est ancrée dans notre imaginaire. La compagnie Jeanne et cie présente Sulfure début mars. Jetons un œil au fond du chaudron.

Point d’envoûtements ou de mauvais œil dans ce spectacle, deux escaliers sur roulettes accueillent chanteuses et actrices. Loin d’un comédie musicale cheap, cette pièce est porté par neuf chanteuses des Filles du Vent escortées de «quelques comédiennes infiltrées», indique la princesse Gargamelle, alias Elise Perrin, qui guide le public dans les méandres de l’histoire des chasses aux sorcières.

Vorace, la circée? Dans les rêves des romantiques ©Emilie Triolo

Partant des innombrables exécutions – particulièrement fréquentes Suisse romande – par le feu ou la corde qu’a connu l’Europe entre le 15e et le 17e siècle, le spectacle passe en revue les multiples incarnations du personnage de la sorcière.

Exploration sensible

Lors d’un filage, une poignée de spectateurs et spectatrices ont apprécié le contraste réussi des chants et des déclamations. L’enquête sur les sorcières conduite par Elise Perrin (entretien à bâtons rompus plus bas) est une exploration sensible, entre intuitions fulgurantes et plongée approfondie dans les archives.

La metteuse en scène a pique-niqué sous des gibets, vu plein de tutoriels pour fabriquer philtres z’ou potions et prononcer des malédictions. Elle a aussi lu Jules Michelet, grand amateur de sorcières poétisées à la manière romantique ainsi que force traités juridiques du passé.

Archives et analyses

Plus rationnellement, Elise Perrin a consulté des historiens médiévistes et spécialistes de la Renaissance, dont Olivier Silberstein, qui a servi de conseiller historique pour cette pièce. Ses travaux de recherches montrent qu’il n’y avait pas de sorcières vengeresses et flamboyantes, plutôt de simples gens, des villageoises, et parfois des villageois, marginalisé-es ou non, pris dans des conflits familiaux ou un cercle vicieux de dénonciations sous la torture.
Résultat: une mise en abîme ahurissante, voyage sous un iceberg dont la partie immergée abriterait, bien cachée, une fabrique d’imaginaire palpitante.

Sorcière sans balai

Malice et dépravation

Magie et superstitions sont au rendez-vous avec leur cortège de sortilèges et maléfiques pouvoirs de castration et de destruction.

Rien à craindre pourtant, la sainte Inquisition veille, elle est là en grande forme pour remettre le Seigneur au milieu du sabbat – il se tient du 30 avril au Premier Mai, avis aux fans.
Incantations et mystères se concrétisent, les fantasmes de l’Église s’entremêlent avec les chants joyeux des succubes, suppôtes du Malin.

Vous l’aurez compris, les lueurs de l’Enfer embrasseront le Temple Allemand à partir du 7 mars. Et le souffle fétide des Inquisiteurs tenteront de les étouffer, entre tortures et aveux extorqués sous la pression sociale.

Rencontre au Café du Coin

«Elise Perrin sait nous faire rire du pire, mais elle sait aussi nous faire réfléchir», notait Manu Moser, programmateur de La Plage des Six Pompes, à propos d’un précédent spectacle de la metteuse en scène. Il s’agissait de Malleus Maleficarum, monté avec la troupe THUNE.

Ce passage du rôle de comédienne à celui de metteuse en scène a marqué Elise Perrin. Professionnelle des planches, elle poursuit maintenant sa quête dans le passé chargé de la chasse aux sorcières, afin de mieux éclairer des enjeux actuels. En effet, son prochain  spectacle, intitulé Sulfure, est un vaste panorama qui balise les diverses étapes de la construction du symbole de la démone, et plus généralement de ces figures féminines puissantes.

Des aveux avant la torture

Le jeu frôle le grotesque lorsque l’Inquisition s’en mêle. La machine judiciaire qui invente des crimes inexistants paraît bouffonne; elle devient toutefois glaçante quand elle table sur la peur de la torture. Pour Elise Perrin, l’un des enjeux est ici le corps féminin et ses mythes, la manière dont les hommes prétendent en disposer afin de mieux l’asservir.

Deux choristes des Filles du Vent ©Emilie Triolo

Souffre ardent

Mais pourquoi Sulfure? Elément de l’enfer, du diable, des volcans et des explosifs, le soufre permet aujourd’hui de fabriquer les peintures phosphorescentes dont s’est servi la costumière. Provoquant des brûlures, il  a aussi parfois servi à torturer. «Pour extorquer des aveux aux femmes soupçonnées de sorcellerie, les juges utilisent d’abord la peur de la torture pour briser la volonté», précise Elise.

Patriarcat à la manœuvre

Ces terribles mécanismes sont mis en place à une époque charnière où, sortant du Moyen Âge, le patriarcat – qui s’affirme à la Renaissance – commence à diviser les tâches, préfiguration du capitalisme.
En simplifiant, on peut dire que les femmes sont alors mises à l’écart du pouvoir; pour ce faire, les hommes les démonisent et les cantonnent dans leur rôle de reproductrice. Les femmes seules n’ayant pas d’enfants deviennent ainsi suspectes, mais elles ne sont pas les seules: on est frappé de voir la diversité des profils des accusées», note Elise.

Nombreuses intervenantes

J’ai compté quatorze personnages sur scène, toutes femmes. «Le spectacle est porté par une troupe de femmes de 27 à 72 ans. Pour souligner cette diversité, j’ai choisi le groupe des Filles du Vent justement pour son hétérogénéité. Elles complètent le tableau que je souhaite composer. Je mets sur scène des femmes très diverses, qui peuvent toutes être parfois considérés un peu magiciennes». Bref, ces sorcière de scène sont extra-générationnelles.

Chants anciens et sons actuels

Qui a choisi la musique? «Une sélection de chants polyphoniques de la Renaissance m’a été proposée par Marlène Guenat et j’ai fait le choix final». On trouve par exemple un chant signé Orlando di Lasso sur un texte de Pierre Ronsard, un autre de Monteverdi ou un texte de Clément Marot.
Notons que la musique actuelle sous forme électronique intervient aussi, le tout formant un chassé-croisé entre hier et maintenant, au niveau sonore aussi.

Interrogée sur sa démarche scénique, la metteuse en scène explique qu’elle «aime travailler avec des amateurs et amatrices et avoir beaucoup de monde sur le plateau».

Plusieurs bouffonnes sur scène ©Emilie Triolo

Concilier réalité et imaginaire

Elise Perrin se sent-elle sorcière aussi? Après une brève hésitation, la réponse arrive «Parfois, quand ça m’arrange» (rires).

Reste l’objectif fixé, soit (ré)concilier les faits sinistres et l’imaginaire «qui garde à mes yeux toute son importance, parce qu’il porte des valeurs qu’on a envie de défendre sans tomber dans l’image idéalisée des fées». Si la figure de la sorcière ne correspond pas vraiment au profil des personnes victimes des chasses, «le fil rouge est celui de la répression menée par le patriarcat visant à faire des femmes l’incarnation du mal, de l’Autre inquiétant».

Influences

Avant de quitter la metteuse en scène engagée par la compagnie Jeanne et cie, un dernier mot sur ses mentors, les gens qui l’ont influencées. «Les Ephémères d’Ariane Mouchkine m’a beaucoup marquée quand j’étais ado.. Et plus récemment, les enquêtes théâtrales d’Adeline Rosenstein, le théâtre visuel de l’Allemande Ilka Schönbein ou encore la compagnie franco-suisse Les 3 Points de suspension.

À 33 ans, cette metteuse en scène ultra-dynamique (il faut la voir parler avec ses mains!) a un bel avenir devant elle.

Comme l’écrit Noël Godin, chef entarteur, dans Siné Mensuel n° 137, «À vos balais les sorcières de la justice sociale!»

Troublante affiche signée Ju Bretaudeau

7 au 10 mars

Temple allemand, Centre culture ABC, La Chaux-de-Fonds

21 au 24 mars

Théâtre du Concert, Neuchâtel

Distribution

Dramaturgie et mise en scène: Elise Perrin
Assistanat: Clara Urio
Regard extérieur: Louis Bonard
Jeu: Dominique Bourquin, Alexandra Gentile, Lolita Huguenin
Chœur: Irène Blanc, Juliette Ammann et Filles du Vent: Josiane Beuret, Florence Galland, Marlène Guenat, Félicie Koenig, Anne Neuenschwander, Clothilde Roulet, Marina Sparti, Pierrette Studer, Chris Vuille
Transmission des chants: Marlène Guenat
Conseiller historique: Olivier Silberstein
Bande-son: Léon Jodry et Prod. Deofi al Vesre
Scénographie: Emilie Triolo
Construction du décor: Julian Roy
Costumes: Emilie Triolo et Julia Rempe
Création lumière et régie: Léon Jodry et Aline Catzeflis